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Le Christianisme siècle par siècle

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  • Le Christianisme siècle par siècle

    Le Christianisme siècle par siècle



    Vingt Siècles d'histoire du Christianisme nous précèdent. Nous allons publier un article par mois qui décrira un siècle afin de se donner le temps de réfléchir et de comprendre les rouages de l'histoire.

    Cette histoire n'est pas toute rose, sachons donc tirer profit des erreurs du passé mais aussi du courage de certains hommes dans la défense de la foi. Vous y trouverez également une place importante pour la Bible qui est le fil rouge de l'histoire du christianisme.

    Tous ces articles ont été écris par Patricia BRIEL, journaliste au Temps et passionnée pour l’aventure intérieure puisqu’elle est spécialisée dans les questions religieuses, elle aime aussi voyager et marcher. Elle est l’auteur d’un ouvrage sur l’histoire du christianisme et coauteur de trois livres d’entretiens avec des personnalités catholiques.

    C'est donc avec l'accord du journal suisse le temps (http://www.letemps.ch) que nous publions ces articles.

    Le 1er siècle

    Une naissance lente et douloureuse

    Le christianisme a mis longtemps à se dégager du judaïsme. Les premiers chrétiens prêchent dans des synagogues et tentent de convertir des juifs. Paul de Tarse élargit la prédication aux païens, et amorce ainsi une séparation définitive, qui ne sera effective qu’au IIe siècle.

    Dans l’après-midi de ce jour d’avril, au début des années 30 de notre ère, un homme du nom de Jésus expire sur une croix à Jérusalem. Cette mort a un goût amer pour ceux qui ont cru en lui. Elle représente l’échec d’une espérance qui les a nourris durant les trois années de la prédication de ce Jésus de Nazareth qu’ils ont suivi aveuglément sur les routes de Palestine. Mais voilà qu’il n’est plus, et que le rêve s’écroule. Maintenant, ses disciples doivent se cacher, de peur d’être arrêtés par les Romains, qui n’aiment pas les agitateurs juifs.

    Pourtant, en quelques mois, ils vont retrouver leur confiance, se montrer et annoncer la résurrection de leur maître. Pour le croyant, ce retournement total de situation va de soi. Après sa mort, Jésus s’est fait voir à ses disciples, nous apprennent les Evangiles, les a exhortés à poursuivre l’œuvre commencée et à annoncer sa victoire sur la mort. L’historien ou le non-croyant ne peuvent que constater que d’une situation désespérée est née peu à peu une secte qui allait prendre de l’ampleur et devenir la religion que l’on sait.

    Pourtant, le christianisme a mis longtemps à se séparer du judaïsme, la religion dont il est issu. A l’époque de Jésus, le judaïsme apparaît très diversifié et plusieurs groupes – comme les sadducéens, les pharisiens, les esséniens et les zélotes – dialoguent entre eux, se méprisent ou s’ignorent. Il n’est donc pas étonnant que Jésus réunisse autour de lui des foules pour parler de sa vision de Dieu et de la Torah.

    Aussi, au début de leur évangélisation, les apôtres et leurs disciples cherchent-ils à convaincre leur entourage qu’en Jésus se réalisait ce qu’annonçaient les Ecritures: que la venue du Nazaréen représentait l’accomplissement de l’attente eschatologique qui marquait l’esprit des juifs opprimés depuis deux siècles par des puissances étrangères.

    Les premiers chrétiens ne se distinguent d’ailleurs pas des autres juifs, vont prier au Temple de Jérusalem, ville dans laquelle ils ont décidé de rester pour prêcher la bonne nouvelle, et font leurs dévotions comme tout le monde. Bien entendu, ils ont aussi des rites et une catéchèse propres. Pierre est leur chef. L’Eglise de Jérusalem prend forme, et les premiers conflits viennent bientôt diviser la petite communauté.

    Contrairement aux apôtres, les hellénistes, des juifs de langue grecque venus de la diaspora, ont une conception offensive de l’évangélisation, et s’attaquent à l’autorité du Temple. Mal leur en prend: Etienne, un de leurs chefs, est lynché, sans doute avant l’an 35. Chassés de Jérusalem, les hellénistes se dispersent. Mais ils ne resteront pas inactifs: ils fonderont des communautés à Antioche, à Chypre, en Phénicie, à Damas. Ils seront les premiers à annoncer la bonne nouvelle aux païens.

    En attendant, Paul de Tarse, un Juif né en Cilicie (Turquie actuelle) et doté de la nationalité romaine, se réjouit de cette déroute. Très attaché à la Torah et au Temple, il voue une haine féroce à ceux de ses compatriotes qui cèdent aux sirènes chrétiennes, et il n’hésite pas à supprimer ces hérétiques de manière forte.

    Un jour, alors qu’il galope sur le chemin de Damas pour y disperser une communauté chrétienne récemment implantée, Jésus lui apparaît (...) et l’on ne sait pas grand-chose de la conversion de ce persécuteur, qui a sans doute eu lieu peu après le martyre d’Etienne. Quoi qu’il en soit, Paul va désormais employer son zèle au service de l’Evangile, avec la bénédiction de l’Eglise de Jérusalem.

    Avec Barnabé, son collègue de Jérusalem, il fonde plusieurs églises en Asie mineure dans les années 40. Tous deux se rendent d’abord dans les synagogues, où ils tentent de convertir les Juifs. Mission difficile, voire impossible: les deux larrons sont parfois menacés et malmenés. Ils commencent alors à enseigner également aux païens et rencontrent un grand succès, qui les incite à lâcher du lest quant à l’obligation pour les convertis de se faire circoncire.

    De retour à Antioche après ces premiers voyages, Paul et Barnabé sont confrontés à l’arrivée dans cette ville de chrétiens de Jérusalem (les judéo-chrétiens) qui proclament la nécessité de la circoncision en vue du salut. Le conflit est porté devant l’Eglise de Jérusalem, qui jouit d’une grande autorité. Jacques, frère du Seigneur, apparaît à cette époque comme le chef charismatique et incontesté de cette Eglise. Au cours de ce premier concile, qui se tient aux alentours de l’an 49, Jacques, Pierre et Jean donnent raison aux deux missionnaires sur la question de la circoncision. Les païens ne sont tenus qu’au respect de quelques principes. C’est la première rupture avec la communauté juive, le premier signe d’indépendance de la religion qui est en train de naître.

    Paul et Barnabé, forts de cette victoire, s’en retournent à Antioche. Peu après, Pierre se rend dans cette ville. Au début de son séjour, il mange avec les pagano-chrétiens comme avec les judéo-chrétiens. Mais, lorsque des gens de l’entourage de Jacques le rejoignent, il ne partage plus ses repas avec les premiers, et Barnabé le suit. Paul écume de rage: ainsi donc, il y a deux catégories de chrétiens pour l’Eglise de Jérusalem, dont une est inférieure à l’autre. Aux yeux de Paul, seule la foi dans le Christ sauve l’homme, et certainement pas l’obéissance à la Loi de Moïse. Dès lors, Paul rompt avec Jérusalem et poursuit seul sa mission, qui l’amènera à fonder plusieurs églises. De leur côté, les judéo-chrétiens apportent aussi l’évangile dans de nouvelles contrées.

    Dans les années 60, une série d’événements mettent en danger le christianisme naissant: en 62, Jacques meurt. En 64, Néron déclenche à Rome des persécutions contre les chrétiens, qui ne sont pas encore très organisés dans cette ville. Pierre et Paul y trouvent la mort. En l’an 70, c’est le drame, tant pour les Juifs que pour la foi nouvelle: la révolte juive contre l’occupant romain, commencée en 66, aboutit à la chute de Jérusalem et à la destruction du Temple par les armées de Titus. L’Eglise de Jérusalem perd toute importance, les chrétiens n’ont plus de centre de référence, et la dispersion menace.

    Quant aux Juifs, ils serrent les rangs autour de l’école pharisienne de Jamnia. Celle-ci a imposé le judaïsme rabbinique qui a survécu jusqu’à nos jours. Aux alentours de l’an 90, cette école rejette les autres mouvements juifs pour en faire des hérésies. Les judéo-chrétiens se trouvent ainsi définitivement éliminés de la carte du judaïsme. Mais dans les consciences, la rupture se fait plus lentement. Les documents manquent pour reconstituer les événements qui ont amené les chrétiens à trouver leur identité propre après le drame de l’an 70.

    Selon Etienne Trocmé, professeur émérite à l’Université de Strasbourg, la littérature chrétienne du Ier siècle donne pourtant à penser que dès l’an 100, la conscience de cette identité existe. Il faudra cependant attendre le milieu du IIe siècle avant de voir la naissance d’une véritable théologie chrétienne. Jusque-là, le christianisme représente plus un mode de vie qu’une religion stricto sensu.

    Par Patricia Briel, www.letemps.ch


  • #2
    Le 2e siècle


    Quand le christianisme devient Eglise

    Ce siècle est celui de tous les dangers pour la jeune foi, qui doit lutter contre de multiples hérésies, dont le gnosticisme et le montanisme. Politiquement, la situation des chrétiens reste précaire dans l’Empire romain.

    «S’il en est ainsi, ils sont vains, ignorants, et audacieux de surcroît, ceux qui rejettent la forme sous laquelle se présente l’Evangile et qui introduisent à l’encontre soit un plus grand, soit un plus petit nombre de figures d’Evangile que celles que nous avons dites, les uns pour avoir trouvé plus que la vérité, les autres pour rejeter les «économies» de Dieu.» Irénée, né à Smyrne aux alentours de 140 et évêque de Lyon à partir de 178, écrit son livre Contre les Hérésies dans la seconde moitié du IIe siècle. Il s’avère urgent de réagir: les gnostiques n’ont cessé de conquérir de nouvelles âmes et d’introduire le trouble au sein même du christianisme, grâce à leur vision élaborée et pessimiste du monde. Car le début de ce nouveau siècle est celui de tous les dangers pour la nouvelle foi qui vient de se séparer du judaïsme. Elle ne s’apparente pas encore à une vraie religion: le corpus de ses livres saints n’est pas constitué, la communauté chrétienne, dispersée après la chute de Jérusalem et la disparition de l’Eglise de Jacques, frère du Seigneur, n’a pas trouvé de structures solides, et toutes sortes de philosophies fleurissent, plus abracadabrantes les unes que les autres.

    Au début du IIe siècle, la situation des chrétiens dans l’Empire romain est précaire. On commence à les distinguer des juifs. Ils ne tombent formellement sous l’interdiction d’aucune loi, mais ils subissent l’hostilité des populations dans lesquelles ils cherchent à s’implanter, tant juives que païennes. Quelques persécutions ont lieu çà et là. Les intellectuels grecs et romains n’affectionnent guère le christianisme, qu’ils considèrent comme une religion simple destinée à soulager de pauvres gens. Pourtant, la nouvelle foi rêve d’intégration, et s’emploie à détruire les préjugés qui l’entourent. On voit alors naître un genre littéraire nouveau: les apologies. Tout comme les premiers chrétiens avaient tenté de convaincre les juifs que la foi en Jésus était l’accomplissement des Ecritures, les chrétiens du début du IIe siècle essaient de prouver que le christianisme est «le couronnement de toute la quête inspirée menée par les philosophes grecs», écrit le professeur Etienne Trocmé dans sa contribution à l’Histoire des religions publiée dans la Pléiade. Une œuvre emblématique de cette tentative qui n’aboutira pas durant ce siècle: celle de Justin de Naplouse, appelé aussi Justin Martyr, un païen converti. Il ouvre une école à Rome en 150 et écrit deux Apologies ainsi qu’un Dialogue avec le Juif Tryphon. Le pouvoir romain l’élimine dans les années 160.

    Le plaidoyer de Justin en faveur de l’intégration du christianisme à la société gréco-romaine n’eut pas l’heur de plaire à tout le monde. Les Romains se moquent d’une telle tentative, et certains chrétiens ne veulent pas entendre parler d’intégration, car ils estiment que le christianisme ne doit pas se compromettre avec ce monde. Ainsi les partisans du gnosticisme, une philosophie syncrétiste née à la fin du Ier siècle, et pleinement développée vers le milieu du IIe siècle. Sous l’influence du dualisme iranien, les diverses tendances gnostiques opposent généralement Yahvé, le Dieu des juifs, un ange mauvais qui a créé le monde d’ici-bas, à un Dieu bon et caché. Certains êtres humains ont la possibilité de connaître ce Dieu bon au moyen de la gnose, la connaissance surnaturelle qui révèle aux hommes détenteurs d’une étincelle divine d’où ils viennent et où ils vont.

    Une autre école inquiète les chrétiens «orthodoxes»: celle de Marcion, un homme originaire du Pont. Venu à Rome en 144. Après avoir tenté d’imposer ses idées à l’Eglise de Rome, il s’en sépare et fonde sa propre communauté. Ce schisme très grave contribuera largement à la réaction des Eglises traditionnelles. Car les doctrines de Marcion ont connu un immense succès. La recette est relativement simple: Marcion renie la Bible hébraïque qui est en train de devenir l’Ancien Testament des chrétiens, ainsi que tout ce qui, dans les textes qui formeront bientôt le Nouveau Testament, se réfère de près ou de loin au judaïsme. Le système marcionite séduit par sa simplicité et ses écritures faciles d’accès car, à la façon des gnostiques, Marcion oppose le Dieu de la Loi à celui de l’Evangile.

    Un autre ennemi apparaît aux alentours de 160: Montan, qui prophétise en Phrygie (Asie mineure) un message apocalyptique et millénariste. Il rencontre également un grand succès: le montanisme réussit à pénétrer une majorité des Eglises de la région.

    Face à ces dangers qui la rongent de l’intérieur, l’Eglise va réagir en se dotant enfin de théologiens dignes de ce nom, du canon des Ecritures et d’institutions solides. Les théologiens d’abord. La menace hérétique fait se lever une plume, celle d’Irénée de Lyon, qui a le mérite d’avoir le premier systématisé la foi chrétienne. Dans son livre Contre les Hérésies, il décrit les divers mouvements gnostiques pour mieux développer la vraie pensée chrétienne. On le voit: il n’existait pas d’orthodoxie chrétienne avant les hérésies, mais la grande diversité de la pensée chrétienne a amené les Eglises à préciser le contenu de la foi. A Alexandrie, où le christianisme «va achever de faire son éducation grecque en même temps que l’hellénisme achèvera d’y faire son éducation chrétienne», comme l’écrit Jean Daniélou dans son livre L’Eglise des premiers temps (Seuil, coll. Points histoire, 1985), naît la première école de théologie fondée par Pantène. Son plus célèbre représentant au IIe siècle est Clément d’Alexandrie, un philosophe contemporain d’Irénée de Lyon. A son tour il réfute les hérésies: les vérités divines ne sont pas réservées à quelques-uns; tout chrétien peut y accéder. La fin du IIe siècle voit la naissance d’un génial théologien qui sera le premier dogmaticien et qui donnera à l’exégèse sa méthode: Origène.


    Le canon du Nouveau Testament ne commence à se former qu’à partir de la seconde moitié du IIe siècle. Le but des Eglises est de restituer la tradition et de remonter à l’autorité des apôtres. Dès lors, «toute tradition non apostolique va se trouver disqualifiée», écrit Etienne Trocmé. A la fin du IIe siècle, le canon commun à toutes les Eglises compte les quatre Evangiles, les Epîtres de Paul, la première Epître de Jean, la première Epître de Pierre, les Actes des Apôtres et l’Apocalypse. Certaines Eglises intègrent dans leur canon des textes que refusent d’autres. Le canon ne s’unifiera qu’au cours des siècles suivants.

    Quant aux institutions, elles se renforcent considérablement au IIe siècle. La figure de l’évêque comme gardien de la doctrine et garant de l’unité s’impose partout progressivement. A la fin du IIe siècle, on reconnaît aux évêques de certaines villes importantes une prééminence sur une région entière. Ainsi en va-t-il pour les évêques de Rome, d’Alexandrie, d’Antioche, de Lyon et de Carthage. Pour communiquer entre elles, les Eglises, qui fonctionnent sur un mode congrégationaliste à l’opposé du centralisme romain d’aujourd’hui, convoquent des synodes. A l’époque, l’Eglise de Rome n’apparaît pas plus importante que ses sœurs d’Orient. Elle commence néanmoins à manœuvrer pour obtenir un plus grand pouvoir.

    Ainsi paré, avec des structures, des théologiens brillants et un corpus d’Ecritures saintes, le christianisme est prêt à affronter le IIIe siècle et à engager une bataille serrée avec l’Empire romain.

    Par Patricia Briel, www.letemps.ch

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    • #3
      Le 3e siècle


      L’affrontement

      L’évangélisation progresse, l’organisation ecclésiastique devient plus efficace, et le christianisme commence à briller intellectuellement. Mais l’Empire romain, décadent, veut réunifier la population autour du culte impérial. La bataille est inévitable.

      Origène a dix-sept ans lorsqu’éclate en 202 la persécution de l’empereur Septime Sévère contre les chrétiens. Ce jeune homme prometteur est né à Alexandrie dans une famille chrétienne. Il a échappé de justesse à la persécution, mais son père figure parmi les victimes. Origène en sera très marqué. A dix-sept ans donc, il devient responsable de sa famille. Il embrasse la profession de professeur de lettres, puis de catéchète, avant de retourner aux études. Il s’intéresse aussi bien à la philosophie néoplatonicienne qui baigne toute l’époque qu’à la logique, la dialectique, aux sciences de la nature, à l’éthique et à l’exégèse de l’Ecriture sainte.

      Origène a sans aucun doute été le plus grand théologien et dogmaticien de son siècle: son mérite est d’avoir su utiliser la fine fleur de la culture antique au service de la pensée chrétienne et de l’exégèse, à laquelle il donne sa méthode. Il s’est distingué également par son ascétisme en se castrant lui-même. Très éprouvé par la persécution de l’empereur Dèce lancée à la fin de l’an 249 ou au début de 250, il meurt en 254 à Tyr.

      Origène est en quelque sorte l’emblème de ce IIIe siècle, qui voit le christianisme s’intégrer toujours plus à la société gréco-romaine, prendre une étoffe intellectuelle, vivre dans un ascétisme rigoureux et souffrir de persécutions ponctuelles mais graves. Dans la première moitié de ce siècle, la jeune religion se développe considérablement. Vers 250, on trouve des chrétiens partout dans l’Empire romain. L’organisation de la communauté progresse.


      Le catéchuménat (l’enseignement qui précède l’entrée dans l’Eglise) dure jusqu’à trois ans. Le candidat est interrogé sur ses motivations, promet de renoncer à certaines professions, comme le service militaire, et reçoit l’instruction. Le baptême fait l’objet d’un rite complexe. La question du pardon des péchés est débattue: les rigoristes estiment que les péchés ne sont pas rémissibles et impliquent l’exclusion définitive de la communauté des chrétiens, d’autres prêchent en faveur d’un temps de pénitence plus ou moins long.

      De grands théologiens prennent la parole sur ce problème. Parmi eux, Tertullien, un Carthaginois né vers 160 dans une famille païenne, et converti au christianisme à la fin du IIe siècle. Il est le créateur du latin littéraire chrétien, et ouvre ainsi la voie à la théologie proprement occidentale. Il introduit un vocabulaire juridique – il parle par exemple plus volontiers de «délit» que de «péché» – qui influencera toute la théologie occidentale.

      Tertullien donne une vision de Dieu qui est celle du Législateur suprême. Le Carthaginois se veut le défenseur d’un christianisme très rigide, qui exalte le martyre, la virginité, et rejette le monde païen. Pas étonnant dès lors qu’il considère les péchés graves commis après le baptême comme d’impardonnables actes de trahison et qu’il finisse par rejoindre les montanistes, réputés pour leur très grande rigueur morale. Pour les évêques, sa position est intenable. Les chrétiens côtoient des païens chaque jour, ils vivent dans un empire où le christianisme est une religion marginale, tolérée mais non acceptée. Lorsque Calliste, évêque de Rome, publie un édit en 217 admettant à la pénitence tous les péchés, Tertullien explose.

      C’est qu’en cette première moitié du IIIe siècle, la vie chrétienne se caractérise encore par une rigueur et un ascétisme développés. Le célibat apparaît comme un modèle de vie plus valable que le mariage. Les femmes vierges ont rang d’honneur dans l’Eglise, l’ordre des diaconesses s’affirme. Le luxe excessif est condamné, la nourriture doit être simple, l’alcool consommé avec modération. Si les sports et les bains publics sont autorisés, à condition qu’ils ne mènent pas à la promiscuité, les spectacles sont interdits à cause des passions idolâtres qu’ils suscitent.

      Le christianisme, même s’il n’a pas de statut officiel, est maintenant profondément ancré dans la société païenne. Le pouvoir romain commence à prendre peur de cette cinquième colonne, d’autant plus que de nombreux périls vont menacer l’empire au cours du IIIe siècle: barbares aux frontières, décadence interne, crise économique, etc. Ses habitants sont appelés à resserrer les rangs autour du culte impérial, principal facteur de cohésion. Or, la religion des chrétiens leur interdit de participer à ce culte. L’ère des persécutions générales contre les chrétiens s’ouvre. Elle vise l’élimination totale, sinon des chrétiens eux-mêmes, du moins du christianisme.

      Le premier coup vient de l’empereur Dèce: à la fin décembre 249 ou au début janvier 250, il promulgue un édit qui oblige tous les citoyens à accomplir un geste cultuel en faveur des dieux officiels. L’empereur a ainsi trouvé un moyen infaillible pour repérer les chrétiens: les morts sont nombreux, ceux qui apostasient aussi. La pression s’amenuise pour disparaître vers 254.

      Valérien, arrivé au pouvoir en 253, déclenche la seconde persécution générale en août 257. Un premier édit interdit le culte chrétien et les réunions dans les cimetières, et intime aux évêques, aux prêtres et aux diacres de sacrifier aux idoles. En 258, un second édit vient renforcer ces mesures et ordonne l’exécution des membres de la hiérarchie chrétienne qui n’ont pas rendu un culte aux dieux ainsi que la confiscation des biens des chrétiens de haute classe. L’édit est appliqué avec rigueur, la persécution sanglante.

      Valérien capturé par les Perses en 260, son fils Galien met fin aux exactions et restitue leurs biens aux évêques. Les Eglises connaissent alors une période de paix qui va durer quarante ans. Cependant, comme on l’a déjà vu, les chrétiens se déchirent sur le pardon à accorder aux apostats. En Afrique, Cyprien de Carthage défend une politique de réintégration à des conditions sévères. Mais c’est encore une position trop molle aux yeux d’un groupe qu’on qualifierait aujourd’hui d’intégriste, qui fonde une Eglise schismatique.

      A Rome, l’évêque Corneille rencontre le même problème. Adepte d’une politique de tolérance, il provoque la fureur de Novatien, un prêtre qui avait assuré l’intérim pendant la vacance du siège de l’évêque en 250. Un nouveau schisme s’ensuit, qui se répand dans tout l’empire. Néanmoins, les apostats repentants sont généralement réintégrés et le christianisme poursuit sa progression.

      Tout à la fin du IIIe siècle, l’Orient en est très imprégné, l’Occident beaucoup moins. Les différentes Eglises locales n’ont pas de chef suprême à leur tête, elles jouissent d’une grande autonomie. Lorsqu’un problème doctrinal se présente, elles se réunissent en conciles provinciaux ou interprovinciaux pour en débattre. Les décisions sont prises en parfaite collégialité.

      Pendant que les Eglises essaient de rassembler leurs forces, l’Empire romain poursuit sa décomposition. L’empereur Dioclétien, arrivé au pouvoir en 284, entreprend une restauration politique et lui imprime un virage absolutiste. Dans ce cadre, l’empereur devient l’égal des dieux. Une fois les problèmes sociopolitiques résolus, Dioclétien s’attaque au christianisme. Dans un empire devenu totalitaire, une Eglise autonome qui se rit du culte impérial devient inadmissible.

      En 303, Dioclétien engage la bataille décisive contre les chrétiens. Les églises sont détruites, les livres sacrés brûlés, les assemblées chrétiennes interdites, les dirigeants de l’Eglise enfermés, les chrétiens obligés de sacrifier aux idoles, et ceux qui refusent d’apostasier torturés. Pourtant, en quelques années, la situation va se retourner complètement: le christianisme deviendra bientôt la religion d’Etat, et ce sera au tour des chrétiens de faire preuve d’intolérance envers les païens et autres hérétiques.

      Par Patricia Briel, www.letemps.ch
      Last edited by Maximo; 03-30-2015, 10:49 PM.

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      • #4
        Le 4e Siècle

        La seule religion d’Etat

        En quelques années, les chrétiens assistent à un retournement complet de la situation qui prévalait au IIIe siècle: le paganisme est interdit, les païens sont persécutés, et le christianisme devient la seule religion d’Etat. Constantin est le premier empereur romain à se convertir à la nouvelle foi.


        En cette fin du IVe siècle, l’heure est sombre pour les païens qui vivent dans l’Empire romain. Le christianisme sous sa forme catholique (universelle) a été décrété religion d’Etat par l’empereur Théodose en 380. Déjà, en 356, l’alerte avait été chaude. L’empereur Constance, un des fils de Constantin, avait alors menacé de la peine de mort «ceux dont on aura établi qu’ils ont participé aux sacrifices ou honoré les idoles». Une inversion totale de la situation qui prévalait au début du siècle, lorsque Dioclétien avait tenté d’éradiquer la religion chrétienne en obligeant ses adeptes à participer aux cultes païens. L’empereur Julien avait bien tenté de revivifier le paganisme pendant son court règne (361-363). En vain: après sa mort, ses successeurs n’auront de cesse de mener la vie dure au paganisme.


        A leur tour, les chrétiens se font persécuteurs et tentent d’éliminer, avec la bénédiction de l’Etat, les hérétiques et les traditions païennes. En 385, un évêque et quelques-uns de ses partisans sont mis à mort parce que leur doctrine ne présente pas toutes les facettes de l’orthodoxie. Les temples sont détruits, les bois sacrés rasés. Théodose porte le coup de grâce en 392, en interdisant les cultes païens. Plus aucun obstacle ne s’oppose à l’expansion du christianisme au sein de l’Empire romain.

        Les chrétiens du début du IVe siècle n’ont sans doute pas eu assez de mots pour glorifier l’empereur Constantin. Ils lui doivent la première reconnaissance impériale de leur religion, et les nombreux bienfaits qui en ont découlé. L’empereur lui-même s’est converti au christianisme en 312. Peu avant, en avril 311, alors qu’il régnait sur l’Espagne, la Gaule et la Bretagne, il avait signé avec les trois autres empereurs qui se partageaient l’Empire un édit accordant aux chrétiens la liberté de culte et la restitution des biens ecclésiastiques.

        Cet édit signait surtout la fin de la persécution contre les chrétiens en Orient, que les empereurs Galère et Maximin Daia s’étaient obstinés à poursuivre avec acharnement, même après la démission de Dioclétien en 305. En Occident, elle s’était éteinte assez rapidement aux alentours de 306. Cependant, Maxence, l’un des quatre empereurs, refuse d’appliquer cet édit. Constantin écrase ce dernier près de Rome en octobre 312, lors de la bataille du pont Milvius, et se rend maître de ses territoires en Italie et en Afrique du Nord.

        En 313 à Milan, Constantin rencontre Licinius, qui partage son pouvoir en Orient avec Maximin Daia. Les deux hommes y définissent les principes religieux qui doivent être appliqués dans l’Empire: liberté de culte pour tous les citoyens, restitution des biens confisqués aux chrétiens. Maximin Daia, réticent à mettre en œuvre ce qu’on appelle souvent l’édit de Milan, est défait par Licinius et se suicide. En 324, Constantin gagne la bataille contre Licinius, devenu hostile au christianisme, et devient seul maître de l’Empire romain.

        Avec le règne de Constantin, Eglise et Etat s’entremêlent étroitement. L’empereur apparaît comme le chef des chrétiens et se présente lui-même comme «l’évêque du dehors», chargé de gérer les affaires extérieures de l’Eglise. Il intervient dans la gestion ecclésiastique, marque certains conciles de son empreinte personnelle, infléchit les débats théologiques, nombreux en ce IVe siècle. L’un d’entre eux va préoccuper les empereurs pendant plus d’un demi-siècle: la querelle sur la Trinité.


        Aux alentours de l’an 318, l’Orient se déchire autour des doctrines d’un certain Arius, prêtre à Alexandrie, qui a donné son nom à l’hérésie appelée arianisme. Cet homme austère prétend sauvegarder le rang prééminent du Père, auquel personne, pas même le Fils, ne peut être comparé. De plus, le Fils n’existe pas de toute éternité comme le Père, mais a été créé du néant par ce dernier. Enfin, la nature du Fils ne procède pas de celle du Père. Il n’en faut pas plus pour mettre le feu aux poudres.


        Alexandre, l’évêque d’Alexandrie, excommunie Arius et ses partisans. En effet, à ses yeux, le Verbe (le Fils) coexiste avec le Père de toute éternité, il n’a donc pas été créé, et la nature du Fils est égale à celle du Père. Arius n’accepte pas la décision de son évêque et fait appel à ses partisans, nombreux en Orient. Constantin décide d’intervenir pour mettre fin à ce conflit. Il convoque un concile œcuménique (mondial) à Nicée (aujourd’hui Izbik en Turquie). C’est le premier du genre. Jusque-là, les conciles n’avaient pas dépassé le niveau régional.

        Les thèses d’Arius sont condamnées et la christologie orthodoxe définie dans une confession de foi, appelée aussi symbole ou credo. Jésus-Christ est «Dieu de Dieu, lumière de lumière, vrai Dieu de vrai Dieu». A l’instigation de son conseiller ecclésiastique Osius de Cordoue, Constantin fait rajouter «consubstantiel au Père», ce qui signifie que le Fils est parfaitement égal au Père.

        Ce mot, «consubstantiel», homoousios en grec, ne tarde pas à déclencher, une fois le concile de Nicée terminé, une joute théologique qui ne prendra fin qu’au concile de Constantinople en 381. Les évêques orientaux commencent à se rétracter: ils ont accepté la définition de Constantin sous la pression de l’empereur. Constantin n’hésite pas à excommunier ces récalcitrants, qui butent sur le mot «consubstantiel» et craignent la résurgence d’une vieille hérésie, celle d’un dénommé Sabellius, qui distinguait mal le Christ du Père.

        Trois ans après le concile de Nicée, Constantin retourne sa veste et réhabilite l’arianisme. Ses successeurs s’alignent sur cette position, avec quelques nuances toutefois, excepté Julien, appelé plus tard l’Apostat, et Valentinien (364-375), fidèle à la foi nicéenne. En 381, l’empereur Théodose met fin à la querelle, en réaffirmant le symbole de Nicée. Aujourd’hui, ce credo, à une nuance près, est toujours partagé par les trois confessions chrétiennes.

        Au faste des conciles et au relâchement de la ferveur chrétienne due à l’insertion toujours plus profonde des chrétiens dans le monde, certains vont préférer le silence du désert, la solitude et la méditation. Car ce IVe siècle, décisif à plus d’un titre pour l’histoire du christianisme, voit aussi la naissance du monachisme. Ses précurseurs ont déjà balisé le chemin au IIIe siècle. Antoine, le premier, a ouvert la voie. Ce jeune Egyptien né en 251 (il mourra plus que centenaire en 356) se décide un jour à tout quitter, famille, travail et biens matériels pour s’isoler dans le désert. Il est l’ancêtre des anachorètes, ces moines qui choisissent de mener une vie solitaire.

        Pacôme (286-346) inaugure un style de vie communautaire, le cénobitisme: en 326, il fonde une communauté de moines en Haute-Egypte, qui partage travail et prière sous l’autorité d’une règle monastique. Basile, évêque de Césarée, va dans le même sens et met l’accent sur l’obéissance due à l’abbé. Le monachisme s’étend également en Occident. Jérôme (347-419), qui a été moine en Orient, plaide sa cause à Rome. Augustin et Eusèbe de Vercelli donnent l’impulsion aux monastères épiscopaux.

        A la fin du IVe siècle, le paysage du christianisme paraît somptueux. Politiquement, il n’a plus d’adversaires, et son expansion a dépassé les frontières de l’Empire. Intellectuellement, il brille grâce aux Pères de l’Eglise, ces évêques écrivains qui nous ont laissé des sermons, des histoires, des commentaires et des traités théologiques. Culturellement, il se développe: l’art chrétien prend forme. Socialement, le christianisme a pénétré toutes les couches sociales, des paysans aux aristocrates. Economiquement, les Eglises sont dotées d’une fortune considérable et de territoires.

        Cependant, le Ve siècle va assombrir ce beau tableau. L’Empire est bien malade, et les barbares vont bientôt déferler sur ses terres. Or, les chrétiens de l’Empire ne conçoivent pas d’avenir hors de cette structure politique à laquelle l’Eglise paraît désormais indissolublement liée.


        Par Patricia Briel, www.letemps.ch

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        • #5
          Le 5e siècle


          La division

          Alors que chute l’Empire, une nouvelle ère commence, avec deux centres religieux. L’évangélisation et le monachisme progressent, et la papauté se met réellement à exister.

          «Tout à coup, on vint m’annoncer la mort de Pammachius, de Marcella, la prise de Rome, la mort d’un grand nombre de nos frères et de nos sœurs. J’en ai été consterné, bouleversé, stupéfié. Jour et nuit, je ne pensais plus à autre chose, je me croyais captif avec eux, ces saints […]. Aucune œuvre créée que la vieillesse n’attaque et ne fasse disparaître. Mais Rome! Qui pouvait penser qu’édifiée avec les victoires remportées sur le monde entier, elle s’écroulerait, devenant le tombeau des peuples dont elle avait été la mère?»

          Saint Jérôme, le moine qui avait plaidé la cause du monachisme à Rome au IVe siècle, se trouve à Bethléem lorsqu’il apprend que les Wisigoths d’Alaric ont pris et saccagé la ville. L’événement a lieu en 410, et les années qui suivent n’apportent que cris et malheurs. Les Vandales déferlent sur l’Afrique du Nord. En 430, saint Augustin meurt dans Hippone assiégée. Les Huns d’Attila atteignent l’Occident: ils sont repoussés à Troyes en 451. En 455, Rome subit l’assaut des Vandales de Genséric. La chute de l’Empire est aussi provoquée par une implosion interne: de nombreux Barbares étaient mercenaires dans les armées. Ainsi Odoacre, qui s’empare de Rome en 476.

          «Le monde antique, tant romain que chrétien, avait cessé d’exister, souligne Jean Comby, professeur aux Facultés catholiques de Lyon, dans son livre Pour lire l’Histoire de l’Eglise*. Une nouvelle ère commençait. L’Empire se maintenait en Orient, mais l’Occident latin avait éclaté en une multitude de royaumes barbares: Ostrogoths, Wisigoths, Burgondes, Vandales, Alamans, etc.» Le Ve siècle voit le fossé entre l’Orient et l’Occident s’agrandir. Politiquement, les régions d’Europe sont aux mains de divers rois, alors qu’en Orient le règne impérial se poursuit.

          Les querelles théologiques sont de natures différentes. Tandis qu’en Orient, divers mouvements se battent à coups de conciles au sujet de la nature du Christ, l’Occident paraît moins agité par des débats intellectuels et tente d’éradiquer l’hérésie appelée pélagianisme**. L’unité culturelle entre Latins et Grecs se rompt: chacun ignore la langue de l’autre, et l’Eglise d’Occident acquiert son autonomie doctrinale grâce à des penseurs de langue latine.

          Géographiquement, l’Occident et l’Orient n’ont plus de liens, puisque l’Illyrie (qui correspond à l’ancienne Yougoslavie et à l’Albanie), traditionnel pont entre ces deux territoires, a été envahie par les Barbares. Deux centres religieux s’affirment, qui s’opposeront à plusieurs reprises: d’un côté, Rome, dont la primauté d’honneur a été traditionnellement reconnue par toutes les Eglises jusqu’à la fin du IVe siècle et où la papauté fait ses premiers pas; de l’autre, Constantinople, capitale de l’Empire depuis 330, et qui revendique les mêmes privilèges que Rome. Bref, le christianisme se divise et présente désormais deux destins différents, dont la séparation effective sera consacrée en 1054 par un schisme.

          Avec les invasions barbares, l’Occident croit la fin du monde arrivée. De nombreux chrétiens pensent que l’Eglise, en si parfaite symbiose avec l’Empire au siècle précédent, ne pourra pas survivre. C’est oublier que la plupart des peuples barbares, les Francs exceptés, sont déjà christianisés au moment où ils envahissent l’Occident. Christianisés, oui, mais de confession arienne, l’hérésie qu’a condamnée le concile de Nicée en 325.

          Les évêques catholiques ont donc fort à faire pour convertir les barbares à leur foi, surtout en Afrique, où les Vandales ont tenté d’imposer l’arianisme dans le sang. Cependant, la tâche des évêques est singulièrement facilitée par l’aura et le prestige dont se pare leur fonction en ce Ve siècle. Au sein de l’effondrement général, l’Eglise a tenu bon. Hiérarchisée, structurée, détentrice d’un savoir et d’une culture, elle apparaît comme le seul centre d’autorité, et souvent elle supplée aux devoirs temporels que les peuples germaniques sont incapables de mener à bien. La domination des Barbares s’avère relativement douce en plusieurs endroits. En Italie, les Ostrogoths se montrent respectueux face à l’héritage romain. En Espagne et en Gaule, les Wisigoths adoptent la même attitude. Les Burgondes, qui s’installent autour de Genève et de Lyon, aussi. Les Vandales respectent la civilisation romaine. La conversion de Clovis, roi des Francs, tout au début du VIe siècle, amènera également ce peuple dans le cercle d’influence chrétien.

          Bien que l’on assiste çà et là à des résurgences païennes, l’évangélisation de l’Occident se poursuit, tant dans les villes que dans les campagnes. Rome apparaît comme le centre de l’Eglise latine. La reconnaissance du primat romain progresse dans tous les domaines: dogmatique, disciplinaire et juridictionnel. C’est au Ve siècle que la papauté se met réellement à exister. En 381, le concile de Constantinople avait consacré la primauté d’honneur de la nouvelle capitale impériale, qui restait toutefois seconde après Rome. L’évêque de cette dernière, Damase, avait alors pris ombrage de cette décision. C’est lui qui avait donné au siège de Rome son titre d’«apostolique». A ses yeux, Rome devait sa primauté non à une décision politique, mais au fait que l’apôtre Pierre, auquel le Christ avait remis ses pouvoirs, avait résidé dans cette ville. Damase innova aussi en appelant les autres évêques ses fils et non ses frères. Sirice (384-399) fut le premier à s’octroyer le titre de pape au sens de Père des autres évêques.

          En effet, jusqu’au Ve siècle, le terme pape (papa en latin) est utilisé pour désigner n’importe quel évêque sur le mode affectueux. Durant quatre cents ans, l’évêque de Rome a donc été un évêque comme un autre. Cependant, il était reconnu comme un primus inter pares: l’importance de la ville dont il était le chef spirituel l’amenait à exercer un certain pouvoir doctrinal reconnu par l’ensemble des Eglises. Celles-ci s’adressaient à l’évêque de Rome quand elles étaient incapables de trancher leurs conflits doctrinaux.

          Au Ve siècle, Léon Ier (440-461) prend le titre de pontifex maximus, que l’empereur avait abandonné au IVe siècle, s’attribue le droit de diriger l’ensemble de l’Eglise et invite les autres évêques à se soumettre à son autorité. Léon refuse le 28e canon du concile de Chalcédoine (451) qui fait de Constantinople l’égale de Rome. Conscient de ses prérogatives, il s’adresse avec autorité aux rois barbares.

          L’évangélisation progresse, le monachisme aussi. Les ordres existants étendent leur domaine d’influence. L’abbaye de Lérins essaime jusqu’en Valais: l’abbaye de Saint-Maurice est fondée en 515. De nouveaux ordres font leur apparition, les règles prolifèrent.

          La fameuse règle de saint Benoît, appelée à un grand avenir et encore appliquée aujourd’hui, remonte à ce contexte. Mais ce monachisme s’inspire encore de son ancêtre égyptien: c’est la fuite du monde et le renoncement à ses illusions, dont le savoir intellectuel, qui pousse les hommes et les femmes à choisir ce mode de vie. Le monachisme savant et cultivé ne fera son apparition qu’aux VIIe et VIIIe siècles. La piété populaire se développe aussi, avec le culte, souvent mâtiné de superstitions et d’outrances, des martyrs et des saints.

          Indéniablement, la culture antique a disparu sous les coups de boutoir des Barbares. D’un point de vue intellectuel et culturel, l’époque est sombre, avec toutefois des poches de lumière. Le christianisme occidental va insensiblement entrer dans l’ère qu’un millénaire plus tard on appellera le «Moyen Age».

          Par Patricia Briel, www.letemps.ch

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          • #6
            Le 6e siècle

            La division (2)

            Le centre du christianisme a basculé. Désormais, et pour quelques siècles, il se trouve en Orient, où la pensée théologique bat son plein, et où apparaissent des divergences religieuses qui ont persisté jusqu’à nos jours.

            Tandis que l’Occident chrétien des royaumes barbares s’enfonce dans la nuit culturelle et intellectuelle des premiers siècles du Moyen Age, l’Orient bruit de querelles théologiques, se déchire religieusement, ébauche sa liturgie propre, construit monastères et églises. Au Ve siècle, le centre du christianisme se trouve dans cette partie du monde. Deux monuments de cette période expriment encore aujourd’hui la gloire de l’Empire chrétien romain d’Orient: la cathédrale Sainte-Sophie de Constantinople, dédicacée en 537 par l’empereur Justinien, et le Code de ce dernier, recueil de toutes les lois de l’Empire et fondement du droit de la société civile et religieuse européenne.

            La double identité du christianisme

            Ce VIe siècle est crucial à plus d’un titre. Les germes du schisme de 1054, qui verra la séparation des chrétientés orientale (orthodoxe) et occidentale (catholique), sont déjà présents. Le christianisme est encore un, mais il a dorénavant deux identités bien distinctes. L’Orient voit aussi naître des divisions religieuses internes qui ont persisté jusqu’à nos jours. Arguties théologiques? C’est peut-être bien ainsi, un millénaire et demi plus tard, qu’on peut voir les choses. Mais il faut tenter de se replacer dans le contexte de ces chrétiens de la fin de l’Antiquité qui s’efforcent, souvent avec véhémence, de définir le mystère d’un Dieu fait homme en Jésus-Christ.

            Les racines de ces divisions remontent aux IVe et Ve siècles. Après s’être déchiré autour de la nature des trois personnes qui forment la Trinité, l’Orient cherche à savoir comment Dieu et l’homme se sont unis en Jésus-Christ. Apollinaire (310-390), évêque de Laodicée en Syrie, donne le coup d’envoi des hérésies christologiques qui vont labourer la théologie orientale.

            Quid de la rédemption?


            A ses yeux, le Christ n’a pas assumé une humanité complète en ce sens qu’il n’aurait pas eu, comme nous autres, d’âme humaine. Quid de la rédemption, lui rétorquent ses adversaires, si dans l’homme ne peut être sauvé que ce qui a été assumé par le Christ? La doctrine d’Apollinaire, qui irrite en particulier les théologiens d’Antioche, est condamnée à plusieurs reprises. C’est ainsi qu’au Ve siècle se précise peu à peu la doctrine des deux natures, l’humaine et la divine, qui sont unies dans la personne du Christ.

            Cette évolution ne va pas sans difficultés. Nestorius, évêque de Constantinople depuis 428, exacerbe à outrance cette distinction des deux natures, conteste que le Verbe ait souffert dans la Passion et refuse à la Vierge Marie le titre de Mère de Dieu, theotokos en grec, puisqu’elle a enfanté un homme. Aussitôt formulée, cette théorie suscite des réactions indignées à Constantinople, à Rome et, surtout, à Alexandrie. Face à Nestorius se dresse l’évêque Cyrille, pour qui le Verbe divin s’est abaissé jusqu’à la condition humaine et a réellement souffert la Passion. En Jésus-Christ, l’homme et Dieu se sont unis pour former, va-t-il jusqu’à dire, une seule nature.

            Un concile sans évêques


            A Rome, le pape Célestin, mis au courant de ces querelles par Cyrille, condamne Nestorius en 430. Les partisans de ce dernier s’enflamment. L’empereur Théodose II convoque un concile à Ephèse pour l’an 431. Cette année-là, Cyrille, souhaitant mettre fin au plus tôt à l’hérésie nestorienne, ouvre le concile le 22 juin sans attendre les évêques orientaux ni les légats romains. Nestorius est condamné. Les évêques orientaux, arrivés quelques jours après la fin du concile, n’acceptent pas cette décision et s’insurgent.

            Un accord intervenu en 433 apaise quelque peu les querelles, qui reprennent de plus belle vers les années 447-448. Eutychès, un moine de Constantinople, répand à ce moment l’hérésie monophysite, dont les racines plongent, au-delà de la position de Cyrille, dans l’apollinarisme. Si Jésus est bien formé des deux natures humaine et divine avant l’union, il ne subsiste plus que la nature divine dans le Christ.

            Crise ouverte en Orient

            S’ensuivent de nouveaux troubles. A Rome, le pape Léon Ier prend position sur l’affaire et envoie à l’évêque de Constantinople le «Tome à Flavien», un document qui résume sa pensée. Un concile est convoqué pour l’année 451 à Chalcédoine, près de Constantinople.

            Le «Tome à Flavien» est approuvé. Il n’empêche: le concile de Chalcédoine ouvre une longue crise en Orient, qui va se prolonger jusqu’au VIIe siècle. Les déchirures qu’il a engendrées sont encore perceptibles de nos jours: une fraction notable des Eglises orientales n’ont pas admis et continuent de refuser les conclusions du concile de Chalcédoine. Ainsi, au cours du Ve siècle, l’empire perse passe au nestorianisme. Le VIe siècle voit la Syrie, l’Egypte, l’Arménie et l’Ethiopie adopter le monophysisme. Les fidèles qui acceptent la doctrine de Chalcédoine se regroupent dans le parti des «impériaux», melkite en syriaque, qui avait de son côté le pouvoir impérial.

            Théodora en coulisse

            C’est en vain que les empereurs essaient d’éradiquer l’opposition anti-chalcédonienne. En 482, Zénon appelle à l’unité autour de l’Hénotique, un édit qui condamne à la fois Nestorius et Eutychès. Son successeur Anastase (491-518) poursuivra son œuvre. Mais tant les monophysites que les chalcédoniens refusent l’Hénotique. Entre-temps, le monophysisme se développe et reçoit ses lettres de noblesse en Syrie-Palestine grâce à Sévère d’Antioche, qui lui a donné un cadre théorique tout en refusant les outrances d’Eutychès.


            L’empereur Justinien (527-565) a fait alterner les tentatives d’union et les répressions. Sous l’influence de sa femme Théodora, il tente d’abord une politique d’unité. Il réunit en conférence contradictoire orthodoxes et monophysites et édicte le 15 mars 533 une profession de foi qui ménage les monophysites. Mais ceux-ci poursuivent dans leur obstination à refuser toute conciliation avec les chalcédoniens.


            Justinien donne alors du bâton en lançant une répression policière. Puis il se décide à une nouvelle démarche de conciliation vers 543-544. Il promulgue un édit qui condamne ce qu’on appelle les Trois Chapitres, c’est-à-dire une série de textes attribués à trois auteurs chez qui on décèle une vague tendance nestorienne. La position des monophysites ne change pas d’un iota, et l’Occident s’insurge contre la condamnation des Trois Chapitres.

            Pressé d’en finir, Justinien convoque un concile œcuménique à Constantinople, qui a lieu du 5 mai au 2 juin 553. Il obtient le feu vert du pape Vigile, qu’il avait pris soin de faire enlever et séquestrer sept ans plus tôt, et y fait approuver ses propres thèses. Ce concile n’apaise pas les monophysites, qui n’exigent pas moins que la condamnation de celui de Chalcédoine. Justinien reprend sa politique de répression, mais elle restera sans grand effet, grâce à l’action de Jacques Baradée qui entreprit patiemment de reconstituer le parti monophysite décimé.

            Les débuts d’une riche liturgie

            Parallèlement au développement du monachisme oriental, la culture chrétienne se développe dans cette première époque byzantine. Les empereurs se posent en protecteurs du christianisme et veillent à éradiquer, par la force s’il le faut, toute manifestation d’hérésie. Le monde chrétien est réparti en cinq patriarcats: Rome, Constantinople, Alexandrie, Antioche et Jérusalem.

            La piété byzantine acquiert son caractère propre. Et la liturgie commence à se parer de la richesse et du mystère qu’elle a conservés jusqu’à nos jours. Le culte des icônes prend son essor. A la fin de ce VIe siècle, comme l’écrit Henri-Irénée Marrou*, «Nous sommes bien entrés désormais au cœur de la période proprement byzantine, l’Orient nous apparaît comme résolument engagé dans la voie propre qui sera la sienne, voie par tant d’aspects si différente de celle qu’entre-temps a choisi de suivre l’Occident.»



            Par Patricia Briel, www.letemps.ch

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            • #7
              Le 7e siècle

              La menace islamique

              C’est au tour de l’Orient de connaître l’épreuve des invasions. Perses, Avars, Slaves et Arabes déferlent sur l’Empire, qui ressortira amoindri de ces événements. Amoindri, mais bien vivant. Alors que l’avenir de la chrétienté occidentale reste très incertain, le christianisme oriental, une fois la menace passée, approfondit son originalité.

              En cette année 678, la chrétienté orientale a bien failli basculer dans le néant. Affaibli par les invasions successives des Perses, des Avars et des Slaves dans la première moitié du VIIe siècle, l’Empire a dû livrer à cette date une bataille décisive contre les Arabes qui, mus par une nouvelle identité religieuse et politique, avaient commencé leurs conquêtes dans les années 630. Depuis 674, ils assiègent Constantinople, capitale de l’Empire. Mais les armées de l’empereur Constant IV viennent à bout de l’envahisseur en 678.


              L’Empire en ressort encore plus affaibli politiquement. Il a perdu de nombreux territoires. Pourtant, alors que l’avenir du christianisme occidental est des plus incertains, la chrétienté orientale reste, elle, bien vivante. Malgré les invasions, le pôle du christianisme se trouve toujours en Orient. Quoi qu’en disent les Occidentaux, qui ont beau jeu de mépriser ce qu’ils considèrent comme des «querelles byzantines», il faut reconnaître que les débats théologiques continuent à y trouver un terrain fertile. A bien des égards, ce VIIe siècle s’est avéré crucial pour le développement du christianisme oriental.


              En août 626 déjà, Constantinople subit un des plus graves assauts de son histoire. Les Perses et les Avars mènent un siège simultané de la ville. Les premiers sont partis à la conquête de l’Empire en 602 et ont envahi la Syrie, l’Arménie, la Palestine, l’Asie Mineure et l’Egypte. Simultanément, les Avars ont ravagé les Balkans – région sur laquelle se sont aussi acharnés les Slaves – avant de se retrouver aux portes de Constantinople. Une ambiance de fin du monde règne alors dans l’Empire. Pour repousser les envahisseurs, le patriarche de Constantinople place des images de la Vierge à l’enfant aux portes occidentales de la ville et fait le tour des remparts avec une icône du Christ. Et le miracle se produit: les envahisseurs lèvent le siège. D’où les progrès du culte marial dans l’orthodoxie naissante.

              En 628, l’armée de l’empereur Héraclius défait les Perses à Ninive. L’Empire, qui a reconquis les provinces impériales d’Asie et d’Afrique, respire, mais pour peu de temps. En 622, précisément l’année où l’empereur Héraclius commence à préparer sa contre-offensive, s’ouvre la nouvelle ère islamique de l’Hégire. Un jeune prophète appelé Mahomet s’enfuit à Médine et réussit à unifier les Arabes politiquement et religieusement, en leur faisant part de la révélation qu’il a reçue de Dieu et en proclamant universelle la religion qui en découle. Douze ans après, les Arabes partent à la conquête du monde. Après avoir envahi la Syrie, ils s’attaquent à la Palestine. Jérusalem, qui avait déjà subi le joug des Perses en 614, est prise en 638. Puis c’est au tour de la Mésopotamie, de l’Arménie et de l’Egypte de tomber entre leurs mains.

              A l’issue des invasions, une nouvelle géographie politique et ecclésiastique se met en place. L’Empire a perdu de nombreux territoires. Les sièges patriarcaux d’Alexandrie, de Jérusalem et d’Antioche se trouvent désormais en terre d’islam et sont coupés de Constantinople. Cette situation accroît le pouvoir du patriarche de la capitale de l’Empire, qui devient le chef incontesté de la chrétienté orientale. Le fossé entre Rome et Constantinople continue à se creuser. L’occupation des Balkans par les Slaves païens y contribue largement. Toutefois, Rome dépend toujours juridiquement de l’Empire.

              La crise majeure que vit l’Empire byzantin au VIIe siècle n’empêche pas l’activité théologique de se poursuivre. La querelle christologique prend de nouveaux contours. Convaincu que l’unité de l’Empire passe par l’unification religieuse, l’empereur Héraclius (610-641) tente, comme ses prédécesseurs du VIe siècle, de réduire l’écart entre chalcédoniens et monophysites et de refaire l’unité de l’Eglise orientale pour mieux affronter la menace perse. Au cœur des débats: l’activité et la volonté du Christ.

              Tout commence lorsque Sergios, le patriarche de Constantinople, écrit à certaines communautés monophysites pour les amener à reconnaître dans le Christ l’existence de deux natures, mais d’une seule force active. C’est la doctrine du «monoénergisme». Le pape Honorius lui donne son appui. Le moine Sophronios, qui deviendra peu après patriarche de Jérusalem, et le théologien Maxime le Confesseur s’opposent à cette théorie: pour eux, il y a deux activités distinctes dans le Christ, qui correspondent à ses deux natures, humaine et divine, et qui coopèrent «dans l’unité du Christ agissant».

              Sergios refuse cette conception. En 638, il appose sur les murs du narthex de Sainte-Sophie un décret sur la foi appelé l’Ekthésis. Ce décret interdit de continuer à examiner la question des activités du Christ. Il confirme la doctrine du monoénergisme, et prépare en même temps le terrain à une nouvelle théorie, le «monothélisme», en préconisant de parler, en Christ, d’une unique volonté.

              La polémique rebondit après la mort des principaux acteurs de la crise du monoénergisme. Cette doctrine était censée refaire l’unité de l’Eglise d’Orient, mais ce fut un échec sur toute la ligne. Le prolongement du monoénergisme dans le monothélisme va ouvrir la porte à une nouvelle querelle, entre Rome et Constantinople cette fois. Pyrrhos, le nouveau patriarche de Constantinople, fait approuver l’Ekthésis par un synode et exige l’adhésion à cette profession de foi. Un impératif qui crispe les camps en présence.

              Paul succède à Pyrrhos. Le pape Théodore, contrairement à Honorius, n’approuve pas le monoénergisme et réfute le monothélisme. Il excommunie donc Paul en 643. Ce qui n’empêche pas ce dernier de participer en 648 à la publication par l’empereur Constant II d’un nouvel édit sur la foi, le Typos, qui interdit toute discussion sur les volontés et les forces actives à l’œuvre dans le Christ. Le pape Martin Ier, qui a succédé à Théodore, réunit un concile au Latran en octobre 649. La doctrine monothéliste y est condamnée, ce qui provoque la fureur de l’empereur Constant II. Ce dernier fait enlever le pape Martin, qui est traduit en justice à Constantinople puis exilé. La crise entre Rome et Constantinople s’envenime.

              Ce contentieux ne sera résolu qu’en 681, à l’issue du 6e Concile œcuménique réuni à Constantinople à l’initiative de l’empereur Constant IV, victorieux de l’islam. Ouvert le 7 novembre 680 dans le palais impérial, le concile anathématise les acteurs des crises du monoénergisme et du monothélisme. Il développe les définitions du concile de Chalcédoine: il y a bien deux volontés dans le Christ, mais l’humaine se soumet à la divine.

              Tout au long du VIIe siècle, l’originalité byzantine continue à s’affirmer. A Constantinople, le latin est progressivement abandonné au profit du grec. Le concile dit in Trullo (691-692) définit de nouvelles règles pour les ecclésiastiques. Tout comme le VIe, le VIIe siècle voit le prodigieux essor des images se poursuivre. Les icônes acquièrent un rôle majeur dans la piété byzantine. A tel point que la concorde entre Rome et Constantinople sera brisée par la crise iconoclaste qui débute au VIIIe siècle.

              Qu’en est-il du christianisme occidental au VIIe siècle? Retenons trois choses. Dans les contrées soumises aux rois barbares, des Eglises se constituent. D’autre part, l’Occident voit arriver une «invasion» monastique venue des pays celtiques, notamment d’Irlande. Ces moines vont contribuer au renouvellement de la culture monastique d’Occident. Enfin, la papauté s’avère faible et relativement impuissante durant cette période. Ce n’est qu’au XIe siècle qu’elle commencera à acquérir le prestige et la puissance que nous lui connaissons aujourd’hui.



              Par Patricia Briel, www.letemps.ch

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              • #8
                Le 8e siècle

                La crise iconoclaste

                La querelle autour de la vénération des icônes divise l’Eglise byzantine. Rome, attachée au culte des images, rompt sa dépendance juridique à l’égard de Constantinople et fait alliance avec la monarchie franque, seule capable de la défendre contre les invasions des Lombards.

                «Alors on put voir, dans toutes les campagnes et dans toutes les villes, les gens pieux pousser des cris de détresse et de lamentation, tandis que les impies foulaient aux pieds des objets consacrés, profanaient la vaisselle liturgique, grattaient ou recouvraient de chaux les murs des églises parce qu’ils portaient de saintes images. Et là où il y avait de pieuses représentations du Christ, de la Mère de Dieu ou des saints, ils les livraient au feu, à la démolition ou au badigeonnage, tandis que les scènes où figuraient des arbres, des oiseaux, des bêtes sans raison et tout particulièrement des scènes diaboliques d’équitation, de chasse, de spectacles et de courses de chars étaient conservées avec respect et même restaurées.»

                Ces événements, décrits dans la Vie d’Etienne le Jeune, ont lieu au moment où se réunit un concile dans le palais de Hiéréia à Constantinople, c’est-à-dire entre le 10 février et le 8 août 754.

                L’empereur Constantin V a convoqué les évêques orientaux pour discuter de la vénération des icônes et des images. Il est farouchement opposé à toute forme d’art religieux qui représente les saints, le Christ ou la Vierge. Les images, déclare-t-il, ne donnent à ces derniers qu’une apparence humaine sans réussir à montrer leur gloire divine. Elles trahissent en quelque sorte leurs modèles, et leur culte doit être interdit. Pratiquement tous les évêques réunis suivent l’empereur et condamnent la vénération des icônes comme un acte idolâtre. Un régime de terreur s’installe. La persécution commence.

                Origines de la crise

                La controverse iconoclaste s’est développée durant plus d’un siècle (726-843). Au VIIIe siècle, elle a atteint son apogée sous l’empereur Constantin V (741-775), et représenté un important facteur de division au sein de l’Eglise byzantine, de même qu’entre Constantinople et Rome. Son issue a fondé l’orthodoxie, selon l’historien Gilbert Dagron*, spécialiste de la question. A ses yeux, «il faut imaginer que l’iconoclasme et l’établissement de l’orthodoxie furent des chocs culturels comparables, toutes proportions gardées, à la Réforme et à la Contre-Réforme.»

                La querelle a des racines lointaines. Encore imprégnés des mises en garde contre l’idolâtrie païenne de l’Ancien Testament, les premiers chrétiens entretiennent un rapport ambigu avec les images. Le Décalogue ne dit-il pas: «Tu ne feras aucune image sculptée, rien qui ressemble à ce qui est dans les cieux, là-haut, ou sur la terre, ici-bas, ou dans les eaux, au-dessous de la terre»?

                Mais l’image représente un soutien pédagogique pour les fidèles illettrés. Aussi, les premières manifestations artistiques de la foi chrétienne reposent-elles sur des symboles ou des allégories. Aux VIe et VIIe siècles, la vénération des icônes prend une telle ampleur qu’elle verse souvent dans l’idolâtrie. Les iconoclastes ont donc beau jeu de dénoncer ces excès en s’appuyant sur les interdictions vétérotestamentaires.


                Peut-être ont-ils été partiellement influencés par les Arabes qui rejettent la représentation humaine. Au début du VIIIe siècle, l’iconoclasme est solidement implanté en Asie mineure et à Constantinople. Ses partisans ont convaincu l’empereur Léon III. Le 7 janvier 726, ce dernier prend position, en public, contre le culte des images. Le patriarche Anastase rédige un document iconoclaste qu’il envoie au pape Grégoire II. Celui-ci ne veut rien savoir de cette nouvelle lubie byzantine et manifeste son ferme attachement au culte des images.

                En signe de représailles, l’empereur place l’Illyrie, la Calabre et la Sicile sous juridiction byzantine. Les relations entre Rome et Constantinople, une fois de plus, se dégradent. Toutefois, contrairement à ce que les historiens pensaient il y a quelques années encore, l’iconoclasme semble avoir été plutôt modéré sous le règne de Léon III, n’entraînant ni persécutions, ni destructions d’images.

                Chasse aux images


                Pendant les premières années de son règne, Constantin V, fils de Léon III, œuvre à la stabilité intérieure et extérieure de son royaume. Ce n’est qu’en 752 qu’il lance sa campagne contre le culte des images. Pour imposer ses idées, Constantin convoque, en 754, le concile de Hiéréia qui condamne la vénération des icônes. Commence alors une véritable chasse aux images. Les mosaïques sont arrachées, les icônes détruites. Les iconoclastes s’attaquent également aux reliques. Les moines, fervents partisans des icônes, sont fouettés, torturés, noyés, forcés à se marier. Les livres monastiques enluminés sont jetés au feu.

                La répression se fait moins forte après la mort de Constantin en septembre 775. Son fils Léon IV apaise les hostilités mais ne lève pas l’interdiction des images. A sa mort en 780, son épouse Irène prend la régence. Iconophile, elle convoque un concile œcuménique à Nicée en 787. Les décisions prises lors du concile de 754 sont annulées, le culte des images restauré, l’iconoclasme condamné.

                Le IXe siècle connaîtra encore une crise iconoclaste, qui se terminera elle aussi par la restauration du culte des images en 843 et un encadrement théologique de l’art religieux. C’est à ce moment que la vénération des icônes donnera son identité à l’orthodoxie. La liturgie byzantine acquerra les caractéristiques majeures qui sont encore aujourd’hui les siennes.


                Au VIIIe siècle, la controverse iconoclaste contribue à l’incompréhension croissante entre Rome et Constantinople et s’ajoute à des problèmes d’ordre politique. Rome est toujours juridiquement soumise à Byzance. Mais les appuis de l’Empire d’Orient en Italie s’effondrent peu à peu sous les coups des Lombards. Ceux-ci s’emparent en 751 de l’exarchat de Ravenne, dernier rempart byzantin dans la Botte.

                Le duché de Rome est menacé. C’en est trop: la papauté n’a que faire d’un Empire incapable de défendre l’Italie. Le pape Etienne II contacte Pépin le Bref, successeur de Charles Martel, un carolingien qui avait réussi à recréer un centre d’autorité en Gaule. Depuis, les Francs apparaissaient comme une force montante dans l’Europe des barbares. Le salut de Rome ne pouvait venir que d’eux, bien que, de fait, la papauté eût pris en main les affaires civiles et militaires de l’Italie depuis le pape Grégoire Ier (590-604).

                En effet, face aux invasions barbares et à l’incapacité de Byzance de s’y opposer, les papes avaient été amenés par les circonstances et à leur corps défendant à affermir leur pouvoir temporel. Ils durent ainsi créer une armée pour défendre ce qu’on commençait à appeler le «patrimoine de saint Pierre». Armée qui s’avéra insuffisante au VIIIe siècle.

                En 754, Etienne II conclut une alliance avec Pépin le Bref, qui la met aussitôt en pratique en déclarant la guerre aux Lombards. En 756, ces derniers sont contraints de livrer au pape les 22 villes de l’exarchat ainsi que d’autres territoires. Les Etats pontificaux sont nés. Autre événement important: Etienne II, peu après la conclusion de l’alliance avec le roi carolingien, sacre ce dernier, ainsi que toute sa famille, et lui décerne le titre de «patrice des Romains», c’est-à-dire «seigneur» des Italiens.

                En se mettant sous la protection du monarque franc, le pape rompt les dernières amarres de Rome avec Byzance. A partir de ce moment, l’histoire du christianisme occidental va se confondre avec le destin de la monarchie franque jusqu’à la fin du IXe siècle. Charlemagne, successeur de Pépin le Bref, conquerra une grande partie de l’ancien Empire romain. En l’an 800, le pape Léon III fera de Charlemagne un empereur.



                Par Patricia Briel, www.letemps.ch

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                • #9
                  Le 9e siècle

                  L’âge carolingien

                  Grâce à l’action de Charlemagne, l’étude des lettres est remise au goût du jour. Dans les monastères unifiés par l’adoption de la Règle de saint Benoît, les moines recopient les classiques latins, et les transmettent ainsi à la postérité.

                  «Je te baptise au nom de la patrie et de la fille.» «In nomine patria et filia»: la formule, utilisée par un clerc bavarois du VIIIe siècle au latin plus que douteux, illustre bien l’état de délabrement intellectuel et culturel dans lequel vivent les chrétiens occidentaux à l’aube de ce que les historiens ont appelé la renaissance carolingienne. Les illettrés forment le gros des troupes chrétiennes, qu’il s’agisse des régiments d’Eglise ou de ceux du peuple. Le latin, rongé peu à peu par les langues vernaculaires, se perd. L’œuvre du temps rend les manuscrits illisibles.

                  Or Charlemagne, roi des Francs depuis 768 et sacré empereur en l’an 800, veut assurer le renouveau de la culture, dont il pressent l’utilité pour améliorer les structures de son royaume. Bien que lui-même n’ait pas reçu d’instruction, il souhaite créer un enseignement pour les clercs qu’il destine à l’administration de l’Empire.

                  Au VIIIe siècle, il avait désigné un maître d’œuvre pour accomplir la réforme qui lui tenait à cœur: Alcuin (735-804). En 781, ce savant accepta de diriger l’école palatine d’Aix-la-Chapelle, ville qui devint le fief de Charlemagne en 794. Il conçut un véritable programme scolaire, basé sur la redécouverte des lettres profanes antiques, dont la grammaire et la rhétorique. L’apprentissage de cette culture servait à mieux comprendre et à commenter l’Ecriture et les ouvrages des Pères de l’Eglise. Elle fut diffusée dans les paroisses, les monastères et les cathédrales. L’Occident doit à Alcuin la propagation d’une nouvelle écriture, la fameuse minuscule caroline, qui est devenue notre «bas-de-casse» dans la typographie actuelle. Elle a facilité la transmission calligraphique des manuscrits antiques à travers les siècles.

                  Parmi ses tâches, Alcuin dut organiser les scriptoria dans les monastères de l’Empire, où les moines s’adonnaient à la copie des manuscrits des Pères de l’Eglise et des auteurs de l’Antiquité. Commencé au VIIIe siècle, le renouveau carolingien donna ses plus beaux fruits au siècle suivant. Les successeurs de Charlemagne, notamment son fils Louis le Pieux, approfondirent son œuvre. C’est d’ailleurs du IXe siècle que nous sont parvenus les plus vieux textes intégraux de nombre de classiques latins. «La dette que la culture européenne doit aux scribes carolingiens est immense; sans eux, la connaissance des lettres latines en particulier n’aurait pas été possible», affirme l’historien Pierre Riché*. Les monastères germaniques de Saint-Gall, de Fulda et de Reichenau figurent parmi les centres d’études les plus importants du IXe siècle.

                  Charlemagne, qui était aussi le chef de l’Eglise, aimait à intervenir personnellement dans les affaires de cette dernière. L’époque le permettait, qui voyait le politique et le religieux, dont les contours étaient flous, constamment s’entremêler. En 789, le roi carolingien fait ainsi adopter l’Admonitio generalis, un recueil de lois destinées aux prêtres, aux moines et aux évêques, qui ordonnaient l’ouverture d’écoles dans les monastères et les évêchés.

                  Une fois devenu empereur, Charlemagne multiplie les assemblées pour diriger l’Eglise. Il nomme les évêques et les abbés, renforce les structures ecclésiastiques. Il accorde beaucoup d’attention aux monastères, qu’il veut réformer et stabiliser en les plaçant sous l’autorité d’une règle unique. Celle de saint Benoît de Nursie, un moine qui avait vécu au VIe siècle, apparaît rapidement comme la plus équilibrée. Mais c’est à Louis le Pieux, fils de Charlemagne, que revient la tâche d’imposer la règle bénédictine aux quelque 650 monastères que compte l’Empire.

                  En 814, le nouvel empereur fait venir auprès de lui Benoît d’Aniane, fondateur d’une abbaye à l’ouest de Marseille. Il l’installe dans le monastère d’Inde (Cornélimünster), à quelques kilomètres d’Aix-la-Chapelle. Tous deux préparent une importante réunion, à laquelle sont conviés les abbés de l’Empire. Le synode s’ouvre en juillet 817. Louis le Pieux fait approuver le Capitulare monasticum, un texte de 83 articles qui codifie la vie monastique selon la règle bénédictine, revue et corrigée par Benoît d’Aniane. Ce dernier meurt en 821, mais sa réforme lui survivra, préparant le terrain au rayonnement de Cluny au siècle suivant.

                  Les historiens ont ainsi pu dire de saint Benoît de Nursie qu’il a été le père de l’Europe. Sa règle a unifié la vie monastique et créé une réelle solidarité entre les moines de l’Empire. La règle bénédictine traversa sans dommage la sécularisation qui suivit le partage et la décadence de l’Empire carolingien, et qui vit nombre de monastères sombrer dans la misère ou le néant.

                  Le renouveau carolingien n’a pas tant touché la pensée que les structures de base qui permettaient sa diffusion et son développement. Le IXe siècle n’a donc pas brillé par une vie intellectuelle touffue. Néanmoins, une controverse théologique importante, l’affaire du «Filioque», a contribué à l’approfondissement du fossé entre l’Orient et l’Occident, et constitue encore aujourd’hui un obstacle à un rapprochement entre Rome et les Eglises orthodoxes.

                  En 381, le concile de Constantinople avait complété le Credo de Nicée en ajoutant une référence à l’Esprit Saint. Les fidèles confessaient ainsi, en plus de Dieu et de Jésus-Christ, l’Esprit Saint «qui procède du Père». Or, en Espagne, à la fin du VIe siècle, des théologiens wisigoths avaient proclamé que l’Esprit Saint procède «du Père et du Fils (Filioque)». La formule séduisit les clercs carolingiens qui la considérèrent comme théologiquement correcte. Mais, pour Constantinople, celle de 381 était intangible.

                  Au début du IXe siècle, Charlemagne, en froid avec l’Empire d’Orient, voulut convaincre les Grecs d’erreur et confia à ses théologiens la tâche de justifier le «Filioque». En 809, il fit approuver par un concile la double procession du Saint Esprit. La querelle rebondit en 867, lorsque le patriarche Photius dénonça le «Filioque» comme une doctrine hérétique dans une lettre à ses pairs orientaux. Photius était excédé pour plusieurs raisons. Il avait appris que le clergé romain exigeait l’emploi du «Filioque» en Bulgarie, pays converti par des missionnaires byzantins mais qui avait demandé au pape Nicolas Ier (858-867) la création d’une hiérarchie ecclésiastique. Ce dernier en avait profité pour établir sa juridiction sur le royaume bulgare. Le pape avait aussi refusé de ratifier l’élection de Photius au patriarcat de Constantinople, et excommunié ce dernier. Nicolas Ier souhaitait le rétablissement de l’ancien patriarche Ignace, contraint à la démission en 856. L’ingérence du pape dans les affaires byzantines avait été très mal prise à Constantinople.

                  Bien que la paix fût rétablie dans la chrétienté, la querelle photienne et le «Filioque» ont créé des séquelles profondes dans les relations entre l’Orient et l’Occident. La controverse sur la primauté du pape, toujours actuelle, remonte à cette époque. Comme le remarque l’historien David Knowles**, «l’importance de la querelle photienne réside principalement dans le fait qu’au cours de cette affaire eut lieu la première rupture déclarée entre la conception romaine de la primauté du siège de Rome, telle qu’elle avait été définie par Léon le Grand et Gélase et telle que la réaffirmait désormais avec vigueur Nicolas Ier, et le point de vue de l’Eglise d’Orient sur la nature de l’autorité et du gouvernement ecclésiastique».

                  La primauté de Rome avait été reconnue dès le IVe siècle par Constantinople. Mais sa nature n’avait jamais fait l’objet d’une définition acceptée de part et d’autre. Pour les Byzantins, il était clair qu’elle devait s’arrêter à la frontière qui délimitait les affaires internes à l’Eglise d’Orient. Primauté ne signifiait pas à leurs yeux le gouvernement monarchique de l’Eglise universelle auquel prétendait Nicolas Ier. Au siècle suivant, l’état lamentable de la papauté, qui traverse la période la plus noire de son histoire, ne pourra que confirmer les Byzantins dans leur idée que les Latins sont des barbares incultes et rustres.



                  Par Patricia Briel, www.letemps.ch

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                  • #10
                    Le 10e siècle

                    Le renouveau monastique

                    Dans cette époque troublée, la vie religieuse occidentale connaît à nouveau une éclipse. Les évêques sont nommés par le pouvoir temporel et leur moralité laisse à désirer. Pourtant, des moines travaillent à une réforme qui essaimera partout en Occident.

                    En ce début du Xe siècle, les Normands, venus de Scandinavie, débarquent sur les rivages de l’Ouest de la France. Ils pénètrent dans le pays, laissant libre cours à leur folie meurtrière, pillant et saccageant les églises et les monastères. Rien ne s’oppose à leur avancée: l’Empire franc, partagé en trois parties en 843 (France, Germanie, Lotharingie) s’est effondré définitivement en 887. Depuis, le chaos règne sur ces terres qui avaient pourtant vécu un renouveau prometteur au siècle précédent.

                    Dans le Sud et à l’Est, la situation n’a rien à envier à celle qui prévaut en France. Les Magyars, ancêtres des Hongrois, déferlent sur l’est de l’Europe, et les Sarrasins s’installent dans le Sud. En partie pour ces raisons, les historiens n’ont pas ménagé le Xe siècle: «un siècle de fer et de plomb», «un désert culturel» sont des expressions encore courantes à l’heure actuelle. Aujourd’hui, ils lui manifestent une plus grande indulgence, voire une certaine tendresse, poussant l’audace jusqu’à le qualifier de «grand siècle chrétien». En effet, le Xe siècle a vu se développer un brillant renouveau du monachisme qui a essaimé dans toute l’Europe, préparant le terrain à une réforme morale, disciplinaire et administrative radicale, connue sous le nom de réforme grégorienne, qui marquera profondément le XIe siècle.

                    La chute de l’Empire carolingien en 887 a entraîné celle de l’Eglise franque, qui vit une époque de décadence marquée par l’emprise des laïcs sur le monde religieux. Dans les différents royaumes d’Occident, les rois et les princes nomment les évêques selon des critères totalement profanes et intéressés. Le bon évêque est un laïc qui possède une fortune, qui a du sang noble, et dont l’esprit est celui d’un vassal. Le prélat devient donc propriétaire foncier et entretient une armée.

                    Parfois, pour obtenir un évêché susceptible de lui rapporter d’importants bénéfices, il achète sa charge, commettant ainsi le délit dit de «simonie» qui sera combattu plus tard par la réforme grégorienne. Pour compléter le tableau, ajoutons que les évêques ont femmes et enfants, malgré l’interdiction qui leur est faite de se marier après l’ordination. La réforme grégorienne s’attaquera également à ce comportement connu sous le nom de «nicolaïsme».

                    La papauté n’offre pas un visage plus réjouissant. Aux mains des grandes familles aristocratiques qui se partagent Rome, elle ne se trouve plus en mesure, comme autrefois, de reprendre le flambeau d’un pouvoir politique devenu inexistant sous les coups des invasions. Depuis la mort de Jean VIII en 882, des papes médiocres et immoraux se sont succédé. L’un d’entre eux alla jusqu’à exhumer le cadavre de son prédécesseur, Formose, pour le faire passer en jugement lors d’un macabre procès au terme duquel le corps fut jeté dans le Tibre. Le Xe siècle est, à cet égard, le plus sombre qu’ait connu la papauté.

                    A partir de 928, Marozie, fille d’un sénateur romain, dirige Rome. Son amant n’est autre que le pape Serge III. Ils ont un fils qui deviendra un pape médiocre à son tour. Albéric II, fils de Marozie et d’Albéric, son premier mari, s’empare du pouvoir en 932 et en impose aux familles romaines. Il nomme les papes et la situation se stabilise. A sa mort en 954, son fils monte à l’âge de 18 ans sur le trône de saint Pierre sous le nom de Jean XII. Las: il ne pense qu’à faire la cour aux femmes, à festoyer et à participer aux parties de chasse.

                    En 960, menacé par les projets expansionnistes du roi d’Italie Bérenger II, il demande la protection du monarque germanique Otton le Grand, et le couronne empereur le 2 février 962. Le Saint Empire romain germanique est né. La papauté restera sous le joug de l’Empire jusqu’au milieu du XIe siècle. Les empereurs germaniques auront le souci de la restaurer dans sa dignité et interviendront fréquemment dans la nomination des papes, au plus grand courroux de la population romaine, qui se soulèvera parfois contre les choix impériaux.

                    Revenons à la première moitié du Xe siècle. Les invasions scandinaves, sarrasine et magyare provoquent la fuite des moines. Quand ils le peuvent, ces derniers emportent avec eux manuscrits, reliques et richesses abbatiales. En France, les hommes de Dieu affluent vers la région parisienne et au Nord. Face au désordre ambiant, ils réagissent en réorganisant le monachisme.

                    Pierre d’angle de cette réforme: la fondation, en 909, de Cluny par Guillaume le Pieux, duc d’Aquitaine, et par le moine Bernon. Mais un danger menace Cluny dès sa naissance: l’emprise féodale que les princes et les évêques laïcs exercent sur l’Eglise et les monastères. Odon, le deuxième abbé de Cluny (927-942), réussit un coup de maître: il obtient du pape Jean XI de placer l’abbaye sous l’autorité de Rome, préservant ainsi son indépendance face aux convoitises laïques.

                    La réforme clunisienne se caractérise par un retour à la règle de saint Benoît, une vie plus austère, des pratiques de jeûne, l’observance du silence, la mise en commun des biens, le rôle central de l’abbé. Peu à peu, elle s’étend en Bourgogne, où elle est née, gagne l’Aquitaine et l’Italie. Au XIe siècle, moment de son apogée, la réforme atteindra la Germanie, l’Espagne et l’Angleterre. Ce développement entraînera la création d’un ordre, dont le fondateur sera Odilon (abbé de 994 à 1049).

                    Cluny n’est pas le seul foyer de réforme dans la première moitié du Xe siècle. D’autres centres émergent, comme Brogne, près de Namur, ou Gorze, près de Metz en Lorraine. Le monastère de Fleury-sur-Loire joue lui aussi un rôle qui sera déterminant pour la réforme des monastères anglo-saxons. Un abbé prestigieux lui donne sa stature: Abbon, un véritable philosophe dont les intérêts intellectuels couvrent un champ immense.

                    En Italie méridionale, le Calabrais saint Nil fonde à Grottaferrata, près de Rome, une nouvelle famille érémitique et cénobitique. En Germanie, on assiste au développement du monachisme féminin. Les œuvres de Hrotsvita, la chanoinesse de Gandersheim, ont marqué le Xe siècle. Elle a redonné vie au théâtre, composé des poèmes, écrit l’histoire d’Otton Ier. Parmi les autres monastères qui ont participé à la renaissance du monachisme, retenons Corvey en Saxe, Ratisbonne et Tegernsee en Bavière, Reichenau et Saint-Gall, ou encore Bobbio et le Mont-Cassin en Italie.

                    De manière générale, la réforme du monachisme a contribué à un renouveau culturel qui s’affirme essentiellement à partir de la seconde moitié du Xe siècle. La vie intellectuelle reprend à ce moment. Liège devient une nouvelle Athènes. Les écoles se développent autour des cathédrales. L’enseignement, en plus de la grammaire et de la rhétorique, comprend maintenant la dialectique. La philosophie est fort goûtée dans les monastères, où l’on continue à copier les classiques latins. Les abbayes qui avaient souffert des invasions reconstituent leur bibliothèque.

                    En Orient, le monachisme prépare ses heures de gloire: en 963, le moine Athanase fonde un premier monastère sur le mont Athos, qui deviendra un haut lieu de la spiritualité orthodoxe. Les moines occidentaux de l’époque n’en ont sans doute rien su. Tout au long du Xe siècle en effet, les relations entre les chrétiens de l’Occident et de l’Orient ont été quasiment inexistantes. Néanmoins, malgré l’incompréhension qui n’a cessé de croître depuis le Ve siècle et les différences qui caractérisent la vie religieuse des deux pôles de la chrétienté, cette dernière reste théoriquement unie. Pas pour longtemps: en 1054, un schisme brisera cette unité de façade.



                    Par Patricia Briel, www.letemps

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                    • #11
                      Le 11e siècle

                      La réforme grégorienne

                      Le pape Grégoire VII met en place une réforme vigoureuse pour lutter contre le laisser-aller général qui affecte l’Eglise. Il revendique des pouvoirs considérables pour la papauté, et la fin de la mainmise du pouvoir temporel sur les nominations épiscopales. C’est aussi l’heure de la première croisade.

                      «Quiconque a été promu par simonie, c’est-à-dire à prix d’argent, à l’un des ordres sacrés ou à une charge ecclésiastique ne pourra désormais exercer aucun ministère dans la sainte Eglise. Ceux qui obtiennent des églises à prix d’argent perdent ces églises. Personne ne pourra désormais acheter ou vendre des églises. Ceux qui ont commis le crime de fornication [les prêtres mariés, n.d.l.r.] ne pourront célébrer la messe […]. Nous décidons aussi que le peuple ne pourra assister aux offices de ceux qui ont méprisé nos constitutions […].»

                      Au concile de Rome, qui se tient en 1074, le pape Grégoire VII, monté sur le trône de Saint-Pierre l’année précédente, prend des décisions vigoureuses pour éradiquer définitivement la simonie et le nicolaïsme, ces pratiques qui gangrenaient l’Eglise depuis le Xe siècle. En 1075, il publie une série de décrets qui centralisent le pouvoir dans les mains du pape comme jamais auparavant. Ce faisant, il lance ce que les historiens appelleront plus tard la réforme grégorienne, qui permit à la papauté de prendre véritablement les rênes de l’Eglise.

                      Il était temps: la mainmise des seigneurs féodaux sur le monde religieux, qui se traduisait par la nomination d’évêques à prix d’argent (simonie), avait largement contribué à discréditer l’Eglise. La papauté, jouet des familles romaines, avait sombré au siècle précédent dans la décadence, pour ensuite se mettre au service des empereurs germaniques. Le clergé était proprement enlisé dans la société laïque. Le renouveau spirituel et intellectuel auquel la fondation de l’abbaye de Cluny avait donné le coup d’envoi s’était épanoui essentiellement à l’ombre des monastères. Cependant, il avait semé des ferments de réforme qui portèrent leurs fruits au XIe siècle.

                      Tout au long de la première moitié du XIe siècle, la situation politique s’était stabilisée en Europe. Depuis 962, date à laquelle le roi de Germanie Otton le Grand fut couronné par Jean XII, les papes étaient soumis à l’empereur, ce qui n’allait pas sans poser de graves problèmes avec l’aristocratie romaine. Celle-ci acceptait difficilement des étrangers pour souverains pontifes. Peu à peu, l’idée émergea qu’il fallait créer un clergé discipliné et indépendant des seigneurs laïcs, qui serait consacré selon le droit canon et soumis directement au pape.

                      La réforme grégorienne eut deux précurseurs: Léon IX et Nicolas II. Le premier accéda au Saint-Siège en 1049. Rapidement, il condamna les pratiques simoniaques et le mariage des prêtres (nicolaïsme). Il mourut en 1054. Quatre ans plus tard, en décembre 1058, Nicolas II reprit le flambeau de la réforme. Sous l’influence du moine Hildebrand, qui devait devenir pape sous le nom de Grégoire VII, il promulgua le 13 avril 1059 un célèbre décret qui remettait l’élection du pape dans les seules mains des cardinaux et dérobait ainsi sa nomination au pouvoir temporel. Il s’attaqua également à la simonie et au nicolaïsme, en interdisant aux croyants d’assister à une messe célébrée par un prêtre marié et aux clercs de recevoir une église des mains d’un laïc. Après sa mort en 1061, Alexandre II poursuivit ces réformes.

                      Hildebrand accède au pontificat après la mort d’Alexandre II en avril 1073. Ce moine est décidé à lancer une réforme d’envergure. En 1074, on l’a vu, il réitère les mesures de ses prédécesseurs contre la simonie et le nicolaïsme. A ses yeux, tous les maux dont souffre l’Eglise viennent de l’investiture laïque. Il faut donc s’en débarrasser en rendant l’épiscopat libre de toute tutelle temporelle. Seule une réforme de l’autorité pontificale peut y parvenir. Entre 1074 et 1075, Grégoire VII élabore un programme connu sous le nom de «Dictatus papae», dans lequel il revendique pour la papauté des pouvoirs considérables. «Seul le pontife romain est dit à juste titre universel. Seul, il peut déposer ou absoudre les évêques. Le pape est le seul homme dont tous les princes baisent les pieds. Il lui est permis de déposer les empereurs. L’Eglise romaine n’a jamais erré; et selon le témoignage de l’Ecriture, elle n’errera jamais…»

                      Ce programme ne peut qu’offenser l’empereur, peu disposé à laisser échapper sa mainmise sur l’Eglise. La querelle des investitures s’aggrave lorsqu’en 1076, une assemblée d’évêques réfractaires à la réforme grégorienne accepte de déposer le pape sur les instances de l’empereur Henri IV. Grégoire VII réplique en excommuniant ce dernier, une mesure sans précédent. A Canossa, où le pape séjourne en janvier 1077, Henri IV se repent de ses fautes, et Grégoire l’absout. Leurs relations ne s’améliorent pas pour autant. Le pape procédera à une seconde excommunication le 7 mars 1080. Déposé par les empereurs et les évêques allemands, qui installeront l’antipape Clément III à sa place, il mourra en exil en mai 1085.

                      Bien qu’il ne fût pas un novateur, puisqu’il avait puisé sa réforme dans les lois canoniques anciennes et dans l’action de ses prédécesseurs, Grégoire VII réussit à réorganiser complètement l’Eglise et à la libérer effectivement de la tutelle laïque. Il permit ainsi, comme le remarque l’historien David Knowles*, que le pouvoir spirituel, devenu indépendant, «non seulement dure pendant tout le bas Moyen Age, mais aussi au cours des siècles suivants». A ce titre, les trente ou quarante ans qui ont vu le plein développement de la réforme, dont l’apogée se situe précisément sous Grégoire VII, «constituent une ligne de partage dans l’histoire de l’Europe, une brève époque durant laquelle se produisit une évolution importante et durable […]».

                      La réforme monastique du Xe siècle avait préparé le terrain à celle de l’Eglise. Au XIe siècle, elle se poursuit et prend un nouveau virage. Tandis que Cluny connaît ses plus beaux jours sous la direction de l’abbé Hugues (1049-1109), de nouvelles formes de vie monastique émergent alors, plus austères et portées vers l’érémitisme. Les précurseurs de ce mouvement ont sans doute été des moines italiens. Romuald de Ravenne (vers 950-1027) projette de restaurer la vie monastique du désert. Il laisse derrière lui un groupe d’ermites à Camaldoli dans les Apennins. A Vallombreuse, Jean Gualbert (vers 990-1073) fonde une communauté, où les moines observent une clôture stricte et un silence absolu. Pierre Damien (1007-1072), un ancien ermite qui a joué un grand rôle à la Curie, critique la société dépravée. L’époque voit naître également la Grande Chartreuse, en 1084, et l’ordre cistercien avec la fondation de Cîteaux en 1098 par Robert de Molesmes.

                      Tout au long du XIe siècle, la chrétienté occidentale prend peu à peu conscience de son unité. En 1054 intervient le schisme entre l’Eglise d’Orient et celle d’Occident. Pourtant, les contemporains ne se rendent pas compte de la gravité de l’événement, qui apparaît à l’époque comme l’un des nombreux conflits qui ont traversé l’histoire des relations entre les deux parties du monde chrétien. Ce qui va souder la chrétienté occidentale, c’est la guerre sainte. Le 27 novembre 1095, le pape Urbain II appelle à la croisade lors d’un concile à Clermont. Jérusalem est aux mains des Turcs, qui menacent maintenant Constantinople. L’empereur byzantin Alexis a demandé de l’aide aux Latins.

                      Les historiens discutent encore aujourd’hui des motifs qui ont poussé Urbain II à lancer la croisade. A-t-il voulu donner un exutoire à la violence des chevaliers qui menaient des guerres féodales en Occident? Souhaitait-il reprendre l’initiative politique et se poser en chef de la chrétienté? Les deux hypothèses sont plausibles. Quoi qu’il en soit, l’idée d’aller libérer les Lieux Saints a rencontré un énorme élan d’enthousiasme. Les foules de pauvres et de chevaliers se mettent en marche, et commencent par passer les juifs qu’ils rencontrent sur leur passage au fil de l’épée, car ceux-ci sont considérés comme déicides.

                      Le 15 juillet 1099, Jérusalem est prise dans un grand bain de sang. Le pouvoir de la papauté sort grandi des croisades, mais l’Eglise y laisse une partie de son âme. Comme l’écrit Jacques Le Goff**, grand spécialiste de l’histoire du Moyen Age, «la Croisade, si elle montre une chrétienté enfin sûre d’elle-même, la montre aussi devenue allergique à autrui. Elle ne cherche plus qu’accessoirement à convertir, elle massacre».



                      Par Patricia Briel, www.letemps

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                      • #12
                        Le 12e siècle



                        Diversité et contestation

                        Le christianisme se développe en tous sens. Les nouveaux ordres monastiques prolifèrent, la scolastique fait ses premiers pas et le droit canon est unifié. La papauté prend de l’ascendant sur le pouvoir temporel. Mais des hommes se lèvent pour contester la richesse et la puissance de l’Eglise, qui réagit mal.

                        «Quelle diversité en effet! Que de chemin parcouru depuis l’effort carolingien pour tout ramener à l’uniformité!» A l’instar de l’historien Jacques Le Goff, celui qui s’aventure sur les chemins du XIIe siècle chrétien ne peut que s’émerveiller devant le feu d’artifice spirituel, intellectuel et artistique qui s’offre à son regard. Chaque pas amène une nouvelle surprise et tant de richesses menacent d’étourdir le voyageur. C’est qu’en entrant dans cette période, il pénètre de plain-pied dans un des plus beaux siècles du Moyen Age, qui trouvera son pendant dans le XIIIe.

                        Pourtant, à l’horizon, quelques nuages apparaissent déjà, annonciateurs de violents orages. Toujours plus sûre d’elle, appuyée sur une papauté dont le pouvoir temporel fait plier les genoux des princes et des rois, l’Eglise manifeste intolérance et violence à l’égard de ceux qui n’acceptent pas sa vérité. L’Inquisition, une des pages les plus noires du christianisme, se trouve en germe dans le XIIe siècle et en amoindrit l’éclat.

                        «Pourquoi tant de nouveautés dans l’Eglise de Dieu? Pourquoi tant d’ordines surgissent en son sein? Qui ne s’étonnerait de tant d’espèces de moines?» Cette exclamation d’un chanoine de Prémontré résonne comme la lamentation d’un homme perdu au milieu de tant de profusion. Dans la première moitié du XIIe siècle, l’expansion des ordres monastiques est en effet spectaculaire. Marqué par un retour à la simplicité, un tel développement répond à des besoins spirituels accrus. Face aux splendeurs de Cluny, face à une Eglise toujours plus riche et plus puissante, certains veulent retrouver la lettre de l’Evangile et «nus, suivre le Christ nu».

                        Les cisterciens sont à cet égard le fleuron de ce mouvement de réforme. Ils optent pour une application stricte de la Règle de saint Benoît et élaguent tout ce qu’elle ne préconise pas expressément. Le vêtement devient très simple, la nourriture s’allège, certains objets disparaissent, de même que de nombreux offices mineurs et exercices liturgiques, et le travail manuel est obligatoire. Au XIIe siècle, les cisterciens sont servis par une forte personnalité et l’un des hommes les plus remarquables de son temps: Bernard, ancien moine de Cîteaux, fondateur de l’abbaye de Clairvaux en 1115, et célèbre prédicateur de la deuxième croisade à Vézelay en 1146.

                        Les cisterciens, qui épousaient si exactement les contours spirituels de l’époque, ne pouvaient manquer de susciter des vocations. Les chanoines de Prémontré calquent leur ordre, fondé par saint Norbert en 1119, sur celui de Bernard de Clairvaux. Ils rencontreront un succès spectaculaire en Europe centrale, en Hollande septentrionale et en Allemagne. Les chanoines réguliers et séculiers se donnent la Règle de saint Augustin et vivent ensemble dans des collégiales. Le XIIe siècle voit naître également les ordres «militaires»: celui du Temple et celui de l’Hôpital de Saint-Jean, créés pour le service des pèlerins et des croisés qui se rendent en Terre sainte. Ils sont régis par une règle monastique.

                        Une telle abondance d’ordres et le prestige qui les entourait ne pouvaient qu’aboutir à une monachisation de l’Eglise, voire de la société. Au XIe et au début du XIIe siècle, le chrétien idéal est encore le moine, qui fuit le monde corrupteur. Mais à la fin du XIIe siècle, «la marée constante du monachisme avait atteint l’étale», écrit l’historien David Knowles*. Au XIIIe siècle, les ordres cessèrent de façonner la piété et de représenter l’idéal religieux le plus élevé.

                        La diversité chrétienne se manifeste aussi dans la pensée, où les premiers balbutiements de la scolastique se font entendre. L’époque a produit sinon de grands théologiens, du moins des jongleurs expérimentés de la dialectique qui commence à déployer ses armes redoutables, et dont saint Thomas d’Aquin se servira magistralement au siècle suivant. L’enseignement sort des monastères et des écoles épiscopales pour gagner peu à peu la place publique. Des écoles indépendantes se créent, qui deviendront des universités au XIIIe siècle. Des maîtres laïcs commencent à donner des enseignements.

                        Ainsi Abélard, qui fut le premier à systématiser rationnellement la doctrine chrétienne, constituée jusque-là de différentes strates superposées – évangiles, textes des Pères de l’Eglise, décisions conciliaires – sans vraies relations entre elles. Il fut condamné à plusieurs reprises pour sa liberté de pensée, notamment par saint Bernard de Clairvaux qui se méfiait de toute nouveauté en matière de théologie. Une génération avant Abélard, Anselme avait été un des précurseurs de la scolastique. Sa preuve de l’existence de Dieu, fondée sur la dialectique, est restée célèbre.

                        Signalons encore Pierre Lombard, dont les quatre livres des Sentences allaient devenir le manuel par excellence des bacheliers. Les Sentences de Lombard présentaient la foi et l’économie chrétienne de la Création jusqu’au Jugement dernier avec l’appui des textes bibliques, patristiques et conciliaires, accompagnés d’un jugement personnel. Pendant cinq siècles, les étudiants en théologie durent commenter les Sentences.

                        Autre domaine intellectuel qui fit un bond de géant au XIIe siècle: le droit canon. Avant que Gratien, un moine de l’ordre des camaldules, n’y mette bon ordre vers 1140, celui-ci se présentait comme un recueil de nombreux textes de nature différente et parfois contradictoires. Gratien réussit à faire de cet amas épars une compilation scolastique organisée, appelée le Decretum, qui devint un des instruments favoris du pape Alexandre III (1159-1181) pour gouverner l’Eglise et appliquer la politique pontificale. Il resta en vigueur jusqu’en 1917.

                        Le XIIe siècle voit en effet la papauté s’affirmer, et la réforme grégorienne se poursuivre. La querelle des investitures continue à empoisonner les relations entre pouvoirs temporel et spirituel, et ne trouvera un semblant d’épilogue qu’en 1122 avec le concordat de Worms, un compromis boiteux qui ne sera pas vraiment appliqué. L’Eglise recouvrait la liberté de nommer clercs et évêques, mais l’investiture devait être confirmée par le pouvoir temporel. Les conflits entre le pape et l’empereur se réveilleront épisodiquement. Temporairement, le pape réussira même à établir sa souveraineté sur le monde temporel. Ainsi, Frédéric Barberousse fera acte de soumission au pape Alexandre III en 1177. Mais c’est avec Innocent III (1198-1216) que la papauté atteindra le sommet de sa puissance.

                        Trop intéressée au gouvernement temporel, la papauté s’éloigne des préoccupations spirituelles et s’enlise dans le monde et ses aléas, notamment les échecs retentissants que représentent les croisades. Une irritation croissante à l’égard de la hiérarchie et de ses fastes se fait jour. Elle provient pour l’essentiel des laïcs, qui commencent à jouer un rôle croissant dans la société. Un des mouvements les plus connus est celui que lance un dénommé Valdès vers 1173. Ce riche marchand abandonne tous ses biens pour prêcher la pauvreté. La communauté qui partage ses idées – les vaudois – lit des passages de la Bible en langue vulgaire, considère l’Ecriture comme l’autorité suprême et conteste ouvertement la richesse de l’Eglise.

                        Celle-ci s’en inquiète et rejette les vaudois du côté de l’hérésie. Dès lors, ces derniers nieront la nécessité de l’institution. Cette communauté, qui rejoindra la Réforme en 1532, a survécu à plusieurs persécutions et subsisté jusqu’à nos jours. Elle vit actuellement essentiellement dans le Piémont.

                        Une autre hérésie inquiète l’Eglise: celle des cathares, répandus dans le Languedoc et en Italie du Nord. Ils nient l’Incarnation, condamnent le mariage, professent une vision manichéenne du monde et exigent le retour de l’Eglise à la pauvreté. Comme l’unité de la foi est la base indispensable de la société, l’Eglise en viendra à adopter au XIIIe siècle une législation où la peine de mort par le feu apparaîtra comme la meilleure solution au problème. Cette législation instituera les tribunaux de l’Inquisition qui dépendront directement de l’Eglise.



                        Par Patricia Briel, www.letemps.ch
                        Last edited by Maximo; 03-31-2015, 07:04 PM.

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                        • #13
                          Le 13e siècle



                          L’apogée médiévale

                          Tandis que la puissance de la papauté atteint son zénith et connaît la tentation totalitaire, deux nouveaux ordres, les franciscains et les dominicains, revendiquent une pauvreté absolue et prêchent l’Evangile sur les routes. La théologie trouve des bases rationnelles en intégrant le système aristotélicien, réinterprété par Thomas d’Aquin et Albert le Grand.

                          C’est avec pompe et grandeur que le pape Innocent III (1198-1216) ouvre le XIIIe siècle. Pour nous en convaincre, lisons ces quelques lignes de sa plume: «L’Eglise m’a apporté une dot précieuse entre toutes, à savoir la plénitude du pouvoir spirituel et l’étendue des possessions temporelles avec une foule de richesses […]. De même que la lune reçoit sa lumière du soleil, de même le pouvoir royal reçoit de l’autorité pontificale la splendeur de sa dignité. La plénitude du pouvoir que nous avons reçue de celui qui est le Père des miséricordes, nous devons en user d’abord en faveur de ceux avec lesquels il faut agir avec miséricorde.»

                          Jamais auparavant un pape n’avait osé se prétendre vicaire (c’est-à-dire «lieutenant») du Christ sur terre comme Innocent III l’a fait. Bien sûr, au fil des siècles, le pouvoir de la papauté s’était étoffé et ses revendications temporelles avaient trouvé des prises, notamment depuis la réforme conduite par Grégoire VII au XIe siècle. Les souverains pontifes n’en restaient pas moins les représentants du seul saint Pierre. En se proclamant vicaire du Christ, Innocent III franchit un pas décisif dans l’affirmation de l’autorité pontificale, qui atteint avec lui son apogée. Une autorité que certains de ses successeurs, notamment Innocent IV (1243-1254) et Boniface VIII (1294-1303), transformeront en autoritarisme et en prétentions absolutistes. Si ces deux papes ont cherché à mettre l’Eglise au service de la papauté et de leur puissance personnelle, Innocent III a, lui, voulu servir les intérêts de l’Eglise, disent les historiens, même s’il a été parfois maladroit.

                          Affirmant la primauté du spirituel sur le temporel, Innocent III intervient avec force dans la politique européenne du XIIIe siècle, héritant du conflit entre le Saint-Siège et l’Empire que lui avaient légué ses prédécesseurs. Il se pose en véritable arbitre des conflits politiques, prétend imposer le nouvel empereur de son choix, rencontre l’hostilité des princes allemands. Il croise le fer avec l’empereur Frédéric II au sujet de la Sicile, qu’il souhaite faire entrer dans la sphère d’influence de la papauté afin que celle-ci ne soit pas complètement encerclée par l’Empire.

                          Les successeurs d’Innocent III devront aussi se confronter à l’Empire. Si les rois et les empereurs de l’Europe ont admis la théocratie à certains moments de l’histoire, le rapport de force basculera au XIIIe siècle en faveur du pouvoir temporel. A l’humiliation à laquelle consent en 1077 l’empereur Henri IV devant le pape Grégoire VII à Canossa répond l’outrage que Philippe le Bel, par l’intermédiaire de Guillaume de Nogaret, inflige au pape Boniface VIII à Anagni en 1303. La papauté, trop préoccupée de questions politiques et de son propre pouvoir, perdra une partie de son autorité morale et entrera en crise au XIVe siècle.

                          La chrétienté unifiée, l’évangélisation de ce qui constitue l’Europe d’aujourd’hui accomplie, la papauté s’en prend à tout ce qui lui résiste, comme les juifs et les cathares. En 1215, le quatrième concile du Latran élabore des lois discriminatoires à l’encontre des premiers et leur impose le port d’un habit spécial qui les rende reconnaissables en tout temps. S’ensuivent nombre de vexations et l’apparition des ghettos. Quant à l’hérésie représentée par les cathares, implantée dans le midi et le nord de la France, la méthode forte est mise en œuvre pour l’extirper.

                          En 1208, Innocent III appelle à la croisade contre les Albigeois (la ville d’Albi était le centre du mouvement cathare). La population de Béziers, réfugiée dans la cathédrale, est massacrée le 21 juillet 1209. Mais il en faut plus pour tuer l’hérésie, qui continue à se propager. Les papes du XIIIe siècle recourent alors à l’Inquisition. D’abord séculière, elle est pleinement prise en charge par la papauté dans les années 1230. Grégoire IX intègre la législation existante dans le Droit canon et institue le tribunal de l’Inquisition. Si la recherche des hérétiques, l’enquête et le jugement relèvent de l’Eglise, l’exécution de la peine revient au pouvoir séculier. Tandis que les bûchers flambent, la torture est autorisée dès 1252 pour extraire les aveux des hérétiques.

                          L’Inquisition était menée par les dominicains et justifiée par de grands théologiens tels que saint Thomas d’Aquin. Même si les tribunaux de l’Inquisition n’envoient au bûcher qu’une petite partie des accusés qui tombent entre leurs mains, l’Eglise, la papauté et de nombreux chrétiens semblent avoir oublié les principes élémentaires de l’Evangile, et cédé à une tentation totalitaire. «Croisade albigeoise et Inquisition mettent en évidence la fracture interne de la Chrétienté gothique et l’impossibilité pour l’Eglise, même en une époque d’adaptation et d’ouverture, à échapper au totalitarisme chrétien», écrit Jacques Le Goff.

                          L’historien catholique Jean Comby renchérit: «Sous certains aspects, la Chrétienté était un régime sinon totalitaire, du moins totalisant et contraignant. Pour sa survie, elle a utilisé les moyens de la justice du temps, la torture et la mort.» Notons que Jean Paul II, dans sa volonté de faire l’examen de conscience de l’Eglise avant son entrée dans le troisième millénaire, est le premier pape à avoir reconnu explicitement en 1994, dans un message aux cardinaux, que l’Inquisition était un épisode sombre de l’histoire du christianisme.

                          Si, en ce XIIIe siècle, la papauté rêve de puissance et de gloire, d’autres souhaitent un retour radical à la lettre de l’Evangile et à la pauvreté du Christ. Ainsi François d’Assise, fils d’un riche marchand d’Ombrie, né vers 1181. Il abandonne vers 1205 sa jeunesse aisée consacrée aux femmes et aux armes après avoir rencontré un lépreux et reconnu en lui le Christ. D’abord ermite, il part ensuite sur les routes pour proclamer la bonne nouvelle. Quelques «frères» le rejoignent. Ils vivent dans la pauvreté la plus totale, ne possèdent rien, travaillent et mendient pour subsister. En 1209, Innocent III approuve ce nouveau mode de vie. François d’Assise n’avait pas l’intention de fonder un nouvel ordre. Le quatrième concile du Latran (1215) l’interdira d’ailleurs expressément.

                          Pourtant, sous la pression des milliers de frères qui suivent François, celui-ci se voit obligé de rédiger une règle en 1221, modifiée en 1223. De nombreuses femmes éprouvent le besoin et l’envie de vivre comme saint François. Sainte Claire d’Assise est son pendant féminin. Malgré les divisions et les disputes qui ont entaché l’ordre, dont les membres se déchirèrent autour de l’application du concept de pauvreté, les franciscains furent des missionnaires audacieux qui portèrent inlassablement et courageusement l’Evangile sur les routes inexplorées de l’Orient et de l’Extrême-Orient.

                          Parallèlement à François, Domi-nique, né en Espagne vers 1170, adopta la pauvreté comme mode de vie et de conversion. Etabli dans le Languedoc, il vécut parmi les Albigeois, et comprit rapidement que seule une attitude conforme à la lettre de l’Evangile pouvait ramener dans le giron de l’Eglise catholique des hérétiques répugnés par le faste et la richesse des envoyés du pape. Innocent approuva le projet de Dominique, qui prit la règle de saint Augustin et mit l’instruction théologique à l’honneur dans son ordre.

                          Des rangs des franciscains et des dominicains sont issus les plus grands génies théologiques de l’époque, qui vit l’épanouissement de l’université et de la scolastique. Cette dernière est généralement associée au nom de Thomas d’Aquin. Ce dominicain adopta le système aristotélicien comme base de la pensée chrétienne et le réinterpréta à la lumière des Ecritures. Thomas d’Aquin avait été l’élève d’Albert le Grand qui, le premier, avait commenté Aristote pour l’intégrer à la théologie. Aristote fut dégagé d’une lecture exclusivement chrétienne par Siger de Brabant. Ce professeur étudia le philosophe sans vouloir le mettre au service de la religion. Une telle liberté ne manqua pas d’être combattue par Thomas d’Aquin et le franciscain saint Bonaventure, et de faire frémir l’évêque de Paris, qui condamna l’enseignement de Siger de Brabant en 1270.

                          Le XIIIe siècle a conduit à leur apogée les tendances déjà présentes durant le XIIe siècle. Des sommets ont été atteints dans tous les domaines. Mais les germes du déclin qui se déploiera au XIVe siècle sont bien présents: échec des croisades malgré les efforts de saint Louis, prétentions démesurées de la papauté, intolérance, violence et laxisme.



                          Par Patricia Briel, www.letemps.ch
                          Last edited by Maximo; 03-31-2015, 07:28 PM.

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                          • #14
                            Le 14e siècle



                            La crise de la papauté

                            Le christianisme occidental entame un lent déclin qui conduira à la Réforme deux siècles plus tard. La papauté, exilée à Avignon pendant une soixantaine d’années, est plus préoccupée d’argent et de pouvoir que de spiritualité. Elle offre un spectacle affligeant. Sa division engendre un schisme de quarante ans. Des voix toujours plus nombreuses contestent l’institution ecclésiale et pontificale.

                            «Je prétends que l’individu en question, surnommé Boniface, n’est pas un pape. Il n’est pas entré par la porte, on doit le considérer comme un voleur et un brigand. Je prétends que ledit Boniface est un hérétique manifeste et un horrible simoniaque, comme il n’y en a pas eu depuis le commencement du monde. Je prétends encore que ledit Boniface a commis des crimes manifestes, énormes, en nombre infini, et qu’il est incorrigible. Il appartient à un concile général de le juger et de le condamner.»

                            Cet acte d’accusation à l’encontre du pape Boniface VIII est signé Guillaume de Nogaret, légiste du roi de France Philippe le Bel. Il date de 1303, année durant laquelle Guillaume de Nogaret est allé menacer le pape dans sa résidence à Anagni, et exprime fort bien le tournant radical qui s’amorce dans les relations Eglise-Etat en ce XIVe siècle.

                            En 1302, Boniface VIII, lassé par la résistance que lui opposait Philippe le Bel sur les questions de l’immunité fiscale de l’Eglise et de l’immunité judiciaire des clercs, avait publié la bulle Unam Sanctam, laquelle reprenait les prétentions théocratiques de ses prédécesseurs. Mais c’était en vain que Boniface VIII s’agitait: l’époque d’Innocent III était bel et bien terminée. La montée en puissance de l’idée nationale et des monarchies avait imposé un coup d’arrêt à la théocratie. En 1297 déjà, Philippe le Bel avait défini en ces termes sa conception du pouvoir temporel: «La direction de la temporalité du royaume appartient au seul roi et à personne d’autre, et celui n’a et ne reconnaît aucun supérieur et n’a pas l’intention de se soumettre et de s’astreindre à quiconque pour tout ce qui concerne le temporel de son royaume.»

                            En 1305, l’archevêque de Bordeaux Bertrand de Got prend la succession de Boniface VIII, sous le nom de Clément V. Il se rend à Avignon pour discuter avec Philippe le Bel. La préparation d’un concile le retient encore quelque temps dans cette cité, puis des facteurs politiques l’empêchent de se rendre à Rome. L’empereur Henri VII a envahi l’Italie et des troubles politiques agitent les Etats pontificaux. Face à l’hostilité de l’Empire et de l’Italie et fort du soutien de la France, Clément V choisit de rester à Avignon. Durant son séjour dans cette ville, qui dura de 1309 à 1377, la papauté perdit une grande partie de son crédit aux yeux des chrétiens du XIVe siècle.

                            Pour nous en rendre compte, lisons ces quelques lignes du poète Pétrarque (1304-1374), celui-là même qui a chanté ses amours avec Laure: «Avignon, c’est l’impie Babylone, l’enfer des vivants, la sentine des vices, l’égout de la terre. On n’y trouve ni foi, ni charité, ni religion, ni crainte de Dieu, ni pudeur, rien de vrai, rien de saint: quoique la résidence du souverain pontife en dût faire un sanctuaire et le fort de la religion […]. De toutes les villes que je connais, c’est la plus puante […]. Les cardinaux: […] A la place des Apôtres qui allaient nu-pieds, on voit à présent des satrapes montés sur des chevaux couverts d’or, rongeant l’or et bientôt chaussés d’or, si Dieu ne réprime leur luxe insolent. On les prendrait pour des rois de Perse ou des Parthes qu’il faut adorer, et qu’on n’oserait aborder les mains vides.»

                            Le luxe et la richesse dans lesquels se vautrent avec délices les cardinaux assoiffés de pouvoir et la cour du pape, qui compte quelques milliers d’hommes, exaspèrent plus d’un chrétien. Le souverain pontife lui-même mène souvent la vie fastueuse d’un prince laïc. Pourtant, quelques papes avignonnais très pieux refusèrent de céder aux sirènes du monde, comme Benoît XII (1334-1342), Urbain V (1362-1370) et Grégoire XI (1370-1378). Clément V est à la solde de Philippe le Bel et accepte de condamner et de supprimer l’Ordre des Templiers.

                            Jean XXII (1316-1334) développe l’administration et la cour pontificales. Les impôts augmentent et deviennent vite excessifs. Ils sont prélevés par des percepteurs pontificaux avides et impitoyables, qui ont recours à des mesures de coercition comme les amendes, la censure et l’excommunication. Au total, écrit Jacques Le Goff, «les papes étaient au quatrième rang des revenus princiers de la Chrétienté, après les rois de France, d’Angleterre et de Naples». L’utilisation égoïste de cet argent ne pouvait qu’exacerber les colères et jeter l’opprobre sur Avignon. Comme le note l’historien David Knowles, «la plus grande partie de ces immenses revenus allait à l’entretien de la cour pontificale ou était donnée en aumônes, présents et largesses diverses».

                            C’est dans ce contexte que se font entendre pour la première fois des voix critiques aux accents laïcs. Marsile de Padoue (1274-1342), ancien recteur de l’Université de Paris, prend le parti du roi Louis de Bavière dans le conflit qui l’oppose au pape Jean XXII. Ce dernier exigeait une soumission inconditionnelle du roi, qui répliqua en nommant un antipape. Marsile de Padoue expose ses idées dans un texte nommé Defensor Pacis, publié en 1324. A ses yeux, la papauté était une institution purement humaine, qui n’avait pas à s’ingérer dans la vie civile, du seul ressort du prince. Son contemporain Guillaume d’Occam (1290-1350), un franciscain anglais qui a lui aussi pris le parti de Louis de Bavière contre Jean XXII, lance une violente polémique contre la papauté et l’Eglise, dont il remet en question l’institution divine et l’infaillibilité. Selon lui, l’Eglise est la communauté des fidèles et non celle des prêtres.

                            Le Grand Schisme qui a suivi le retour des papes à Rome ne fit que confirmer dans leurs opinions les penseurs qui contestaient la papauté et réclamaient un retour à l’autorité des seules Ecritures, comme l’Anglais John Wyclif et le Pragois Jan Hus. En 1377, sensible aux conseils de Catherine de Sienne, le pape Grégoire XI met fin à l’exil d’Avignon et transfère la Curie à Rome. Il meurt peu après. Apparemment sous la pression du peuple qui exige un pape romain ou italien, les cardinaux élisent en avril 1378 Bartolomeo Prignano, archevêque de Bari. Il prend le nom d’Urbain VI et se révèle rapidement être un despote brutal et autoritaire. Scandalisés, les cardinaux reviennent sur leur décision et choisissent de nommer Robert de Genève à la fonction pontificale. Mais Urbain VI refuse d’abdiquer.

                            Le nouveau pape prend le nom de Clément VII et part pour Avignon en 1379. L’Europe se divise en deux camps. Les partisans d’Urbain VI: l’Empire, la Bohême, les Flandres, les Pays-Bas, la Castille. Ceux de Clément VII: la France, l’Ecosse, la Savoie, l’Autriche, l’Aragon et la Navarre. Pendant quarante ans, les papes des deux camps s’invectivèrent et s’excommunièrent mutuellement, et cherchèrent à régler le conflit par la violence. Celui-ci ne prit fin qu’en 1417, lors du concile de Constance.

                            Le lamentable spectacle qu’offrait le Grand Schisme encouragea sans doute John Wyclif et Jan Hus à propager leurs thèses. Le premier attaqua violemment la papauté, le sacerdoce, les ordres religieux et nia la transsubstantiation et la présence réelle du Christ dans l’Eucharistie. Le second reconnut l’Eglise hiérarchique, mais, influencé par les idées de Wyclif, voyait dans l’Ecriture la seule base de la foi. Le concile de Constance le condamna et il mourut sur le bûcher en 1415.

                            Sur fond de Grande Peste et de guerre de Cent Ans, la religiosité populaire s’ancre souvent dans une superstition pathologique. On voit Satan et ses agents partout. La chasse aux sorciers et, surtout, aux sorcières, commence. Les juifs, une fois de plus, servent souvent de victimes expiatoires aux malheurs du temps, qu’on attribue à la colère de Dieu. Les gens ont peur de mourir, les indulgences se multiplient. Le monde monastique souffre aussi du relâchement général. Mais ces sombres manifestations ne sauraient faire oublier l’authentique recherche spirituelle de nombreux chrétiens, comme celle des mystiques rhénans, dont maître Eckhart, Tauler et Ruysbroek ont été les plus beaux fleurons au XIVe siècle. Ce qu’on appelle la dévotion moderne, dont L’Imitation de Jésus-Christ est l’ouvrage le plus célèbre, apparaît à ce moment.

                            Tandis que la spiritualité occidentale périclite d’une manière générale, l’Orient assiste à un renouveau du monachisme érémitique et cénobitique. L’hésychasme, cette prière contemplative qui vise à atteindre la paix intérieure par la répétition fréquente d’une phrase («Seigneur Jésus-Christ, Fils de Dieu, aie pitié de moi») et des exercices corporels, se répand largement. L’archevêque de Thessalonique Grégoire Palamas (1296-1359) lui donne ses lettres de noblesse en l’incorporant à la théologie de l’Eglise orthodoxe.


                            Par Patricia Briel, www.letemps.ch
                            Last edited by Maximo; 03-31-2015, 08:52 PM.

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                            • #15
                              Le 15e siècle



                              La crise conciliaire

                              La papauté a perdu une grande partie de sa crédibilité lors de son séjour à Avignon et pendant toute la durée du Grand Schisme. Pour sortir de la crise, évêques et cardinaux décident de donner au concile une autorité supérieure à celle du pape. Mais cette tentative de réforme échouera devant le refus des souverains pontifes de céder une partie de leur suprématie monarchique. La papauté poursuit son déclin.

                              Pise, 1409. Evêques et cardinaux sont réunis pour tenter de trouver une solution au Grand Schisme, qui divise la papauté en deux camps irréconciliables depuis 1378. Une idée s’impose: déposer les deux papes du moment, Benoît XIII et Grégoire XII, et les remplacer par un nouveau souverain pontife. Les pères conciliaires élisent Alexandre V. Mais les deux papes évincés refusent d’abdiquer. La chrétienté a désormais trois souverains pontifes. Lorsque, un an plus tard, Alexandre V meurt, Jean XXIII prend aussitôt sa place. La situation devient impossible. Sigismond, fils de l’empereur Charles IV, convainc Jean XXIII (pape déclaré non canonique par la suite, ce qui a permis au cardinal Angelo Giuseppe Roncalli de reprendre ce nom en 1958) de convoquer un nouveau concile.

                              Constance, 1414. Le concile, qui a admis en son sein des universitaires, s’ouvre dans une relative tranquillité. Il va durer quatre ans. Jean XXIII consent à abdiquer, à condition que ses deux rivaux en fassent de même. Grégoire XII est d’accord. Sans attendre la réponse de Benoît XIII, qui s’obstinera dans son refus, Jean XXIII s’enfuit, pressentant sans doute que les choses vont mal tourner pour lui. Il sera en effet considéré comme un usurpateur par la suite. Décapité, le concile décide pourtant de continuer à siéger. Le 6 avril 1415, il publie Sacrosancta, un décret resté célèbre, qui affirme que le concile «tient son pouvoir directement du Christ; tout homme, quel que soit son état ou sa dignité, cette dernière fût-elle papale, est tenu de lui obéir pour tout ce qui touche à la foi et à l’extirpation du schisme susdit, ainsi qu’à la réforme de la susdite Eglise de Dieu dans sa tête et dans ses membres».

                              En novembre 1417, un unique et nouveau pape est élu: Martin V. Le Grand Schisme est terminé. Echaudés par cette terrible expérience, les pères conciliaires ont décidé, avant l’élection du nouveau pape, que les conciles se réuniront sur une base régulière. Le calendrier des réunions sera plus ou moins tenu au début. Mais très vite, les papes s’opposeront à toute velléité de réforme et à tout amoindrissement de leur pouvoir monarchique. Aucun pape ne respectera le décret Sacrosancta. Néanmoins, la papauté retrouvera un fonctionnement administratif normal durant le XVe siècle, sans pour autant récupérer sa légitimité morale.

                              Après l’échec du concile de Pavie en 1424, Martin V convoque, comme le prévoit le calendrier élaboré à Constance, un nouveau concile à Bâle en 1431. La réforme est à l’ordre du jour, et les pères conciliaires, parmi lesquels les universitaires forment la majorité, manifestent d’emblée leur hostilité à la suprématie monarchique du pape. Nombreux sont les pères qui estiment que la souveraineté en matière de foi et de gouvernement doit revenir au corps de l’Eglise, c’est-à-dire à la foule des croyants. La majorité soutient que le concile a une autorité supérieure à celle du pape, qui reste toutefois nécessaire pour assumer le pouvoir exécutif.

                              La grande réussite du concile de Bâle est d’abolir les excès du système fiscal du Saint-Siège. En revanche, il manifeste son opposition à la réunification avec les Grecs, dont l’empereur a demandé l’aide de l’Occident pour lutter contre les Turcs. Le nouveau pape Eugène IV en profite pour transférer le concile à Ferrare, puis à Florence, où il négocie avec les Grecs. Ceux qui sont restés à Bâle excommunient Eugène IV et élisent un antipape, Félix V.

                              La rupture de 1054 entre l’Eglise orthodoxe et l’Eglise latine n’avait pas encore à l’époque le caractère définitif que nous lui attribuons aujourd’hui. En fait, les historiens estiment qu’il est impossible de fixer un commencement précis au schisme entre les deux chrétientés. Mais il est certain que l’épisode de la quatrième croisade a été décisif. En 1203, les croisés avaient mis le cap sur Constantinople contre la volonté du pape Innocent III. En 1204, la ville était pillée et saccagée. Les croisés l’occupèrent jusqu’en 1261, date à laquelle Michel Paléologue réussit à la reprendre. Après ces événements, une première tentative de réunification avait eu lieu lors du concile de Lyon en 1274. Mais des intérêts politiques divergents, ainsi que le refus des Byzantins d’accepter la primauté du pape et le Filioque, firent échouer l’Union à peine née.

                              Lorsque, au XVe siècle, les Grecs demandent l’aide de l’Occident contre les Turcs qui menacent d’envahir Constantinople, ils sont en position de faiblesse. Au concile de Florence, en 1439, ils acceptent la doctrine romaine du Filioque ainsi que la primauté du pape. Mais leurs motivations ne sont pas uniquement politiques: la plupart des théologiens byzantins présents se montrent soucieux de restaurer l’unité avec l’Eglise latine. Un décret d’union est signé le 5 juillet 1439. Une fois rentrés à Constantinople, l’empereur, le patriarche et les autres membres de la délégation n’arrivent pas à faire accepter les concessions de l’Union au peuple et au clergé byzantins. Quant aux Eglises orthodoxes non byzantines, elles refusent cet accord. De leur côté, les Occidentaux ne respecteront pas les termes de l’Union. Ils ne lèveront pas le petit doigt lorsque Constantinople tombera aux mains des Turcs en 1453.

                              La crise conciliaire prend fin en 1449. Isolé, l’antipape Félix V abdique. Le conciliarisme, s’il a contribué à sortir l’Eglise du Grand Schisme, a échoué dans sa prétention à réformer l’Eglise, en butant sur le refus des papes de voir diminuer leur pouvoir monarchique. Le déclin de la papauté et de la vie religieuse se poursuit.

                              En Italie, la Renaissance emporte les hommes dans un grand tourbillon artistique et politique, et ne manque pas de happer la papauté, qui à vrai dire n’oppose aucune résistance. A nouveau, la spiritualité fait les frais de papes qui ne pensent qu’au luxe et à la politique. Nicolas V fait de Rome une capitale culturelle, et ordonne la reconstruction de Saint-Pierre et de la ville. Son successeur Calixte III (1445-1458), le premier des Borgia, a recours au népotisme. Sixte IV (1471-1484), à qui l’on doit la construction de la chapelle Sixtine, «transforme la monarchie pontificale en une grande puissance italienne», écrit l’historien David Knowles.

                              Le Saint-Siège est pris dans les imbroglios de la politique italienne et entretient des relations pacifiques ou guerrières avec les nations d’Europe. Avec Innocent VIII (1484-1492), la papauté du XVe siècle touche le fond: corruption, vénalité, népotisme, faux privilèges, fausses bulles, intrigues sont des mesures courantes. Son successeur Alexandre VI Borgia (1492-1503) achète son élection.

                              Sous son règne, des fêtes organisées à la cour romaine tournent à l’orgie. Le pape est lui-même le père de Lucrèce et César Borgia, de sinistre réputation. Le dominicain florentin Savonarole, qui s’en prend violemment aux abus de l’Eglise («Arrive ici, Eglise infâme, écoute ce que te dit le Seigneur […]. Ta luxure a fait de toi une fille de joie défigurée. Tu es pire qu’une bête: tu es un monstre abominable»), meurt sur le bûcher en 1498.


                              Si la papauté se refuse à toute réforme, de peur de perdre ses privilèges, quelques velléités de redressement se font jour dans le monde catholique. Cependant, elles sont trop isolées pour susciter un mouvement d’ampleur. Nombreux sont pourtant les hommes et les femmes qui cherchent un approfondissement de leur vie spirituelle. L’anticléricalisme ne diminue pas la ferveur religieuse. La devotio moderna, née aux Pays-Bas à la fin du XIVe siècle, connaît son apogée au XVe siècle. Elle prône une vie communautaire dans le travail et la prière, et une spiritualité simple centrée sur l’imitation de Jésus-Christ.

                              Grâce à l’apparition de l’imprimerie, le retour à la Bible s’accentue. L’accès facilité au Nouveau Testament, notamment dans sa version originale grecque, et aux Pères de l’Eglise, permet de mieux comprendre quelles ont été la vie et les pratiques des premiers chrétiens. Le souhait d’une foi directe, qui ne passe pas par l’intermédiaire d’un prêtre et des sacrements, mais qui se joue dans l’intimité de la relation entre l’homme et le Christ, touche de plus en plus de croyants au Nord.



                              Par Patricia Briel, www.letemps.ch
                              Last edited by Maximo; 03-31-2015, 09:09 PM.

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