Que cesse le mensonge


Le Président Jovenel Moise, dans plusieurs de ses déclarations publiques, accuse certains entrepreneurs et hommes d’affaires du pays d’être les principaux instigateurs des manifestations de rues organisées par l’opposition pour dénoncer le budget de l’exercice fiscale 2017-2018. Ces derniers, qu’il qualifie de corrompus, financent d’après lui lesdites manifestations dirigées contre son pouvoir. En effet, ladite loi de finances, présentée à l’initiative du Pouvoir exécutif et votée par les deux chambres du Parlement, sans aucune modification, est l’objet de vives critiques de différents secteurs de la société.

Et depuis, la lutte contre la corruption est devenue la principale source de préoccupations pour le Président si ce n’est son arme politique contre l’opposition. A satiété, répète-t-il, la corruption constitue les cinq principaux problèmes du pays. Il annonce avec force, fermeté et détermination son engagement combattre ce fléau. Le discours du Président, dans un contexte politique tout autre, serait qualifié d’historique et novateur. Il aurait récolté l’adhésion et le support unanime de toute la societe qui y verrait une action courageuse et une volonté politique manifeste, au plus haut sommet de l’Etat, de refaire l’image du pays en moralisant la vie publique.


Cependant, la situation particulière de Monsieur Moise, l’endossement de l’héritage du PHTK, les conditions occultes de son choix comme candidat a la Présidence, les profondes suspicions sur les sources de financement de sa campagne électorale, les relations tissées avec certains groupes mafieux rendent hypothétique et illusoire son action annoncée contre la corruption. Monsieur Moise doit faire beaucoup d’efforts pour convaincre la société de la sincérité de ses déclarations et sa capacité à mener et à réussir cette lutte. Il gagnerait pour sa propre image à faire le ménage dans son propre foyer en se débarrassant des plus influents membres de son entourage impliqués jusqu’au coup dans la dilapidation des fonds petrocaribe et devrait aussi clarifier les zones d’ombre qui obscurcissent son propre parcours.

Notons :
L’inculpation pour blanchiment d’argent de sources illicites, dont Monsieur Moise est l’objet et qui a ce jour est encore pendante devant les tribunaux;
Les prêts reçus de certaines institutions financières publiques (FDI, BPH etc.), en dehors des procédures régulières pour le financement de projets non viables (AGRITRANS);
Les demandes de remboursement, formulées par la BID au MTPTC des fonds alloués a cette institution, pour des projets non exécutées a la satisfaction du bailleur et qui ont été attribués a des firmes bidons enregistrées en son nom.

La présence en son cabinet particulier des grands pontes de l’équipe « têt Kalé » dont la responsabilité dans le pillage et la dilapidation des fonds petrocaribe est constamment dénoncée par l'opinion publique et par le parlement a travers le rapport de la Commission Ethique et anti-corruption du Sénat.

La question de la surfacturation des kits scolaires qui a couté son poste au Ministre des Affaires Sociales sans aucune enquête préalable alors que des rumeurs de plus en plus persistantes laissent croire que le cerveau de ce scandale n’est autre que l’épouse du chef de l’Etat.

La transparence exigée par la société quand a la provenance et la justification des fonds utilisés pour le financement de sa caravane et de certaines de ses excentricités est restée lettre morte et va même jusqu'à indisposer le Président.

Les fonds décaissés par le trésor public pour des actions insolites et inopportunes décidées par le Président (renseignements, sécurité, apaisement social, cyclone Irma et Maria, manifestations de solidarité, kits énergétiques,) méritent d’être justifiés pour rétablir la transparence dans l’utilisation des fonds publics.
La société exige que soient clarifiees les procédures ayant abouti au choix de trois compagnies retenues par le Gouvernement pour la fourniture d’équipements de travaux publics évalués a plus de cent vingt millions de dollars américains, dans un contexte de pénurie financière.

Des parlementaires à la rescousse de Jovenel Moise

Les multiples sorties médiatiques du Président et le scandale honteux de ses conseillers, oublieux de leur devoir de réserves, allant jusqu'à menacer l’intégrité physique des fournisseurs de l’Etat accusés de corrompus, n’ont pas laissé certains membres du grand corps indifférent. Cette semaine, en effet, l’actualité au Sénat de la République a été dominée par deux grandes décisions :
La résolution votée par 17 Sénateurs proches du Président exigeant la renégociation des contrats de fournitures d’électricité signés par l’Etat avec certains IPP de la place. Alors que ces derniers furent, pendant des semaines, l’objet d’un véritable lynchage médiatique et de vindicte publique par les principaux conseillers du Président et même par certains sénateurs connus pour leur proximité avec ce dernier.
La tenue d’une séance spéciale et la mise en circulation d’une bande vidéo cousue de fil blanc sur le projet de réhabilitation de l’Aéroport international Toussaint Louverture.

Qui trompe qui?

Quel est le mobile de ces interventions intempestives et soudaines de certains de nos honorables Sénateurs, connus pour leur affinité et allégeance aux crimes organisés, dans ces dossiers ne relevant pas de leur compétence. Il semblerait que les multiples sorties du Président sur la corruption ont l’air de toucher leurs cordes sensibles et à l’exemple de leur Président, ils sont devenus experts en toute matière. Dans leur escarcelle, on compte plusieurs décisions les unes plus rocambolesques que les autres. La société n’oubliera pas de sitôt cette fameuse résolution votée en janvier dernier dénonçant l’arrestation d’un trafiquant de drogue notoire, exigeant des excuses publiques du Directeur Général de la Police Nationale et réclamant la mise en accusation d’un Ministre de la Justice, pour le simple fait d’avoir autorisé le transfert de ce truand vers les Etats Unis. Quelle honte pour le Grand Corps, quand ce décliquant, devant l’évidence des preuves présentées par les autorités fédérales américaines, pour réduire la durée de sa peine, a décidé de plaider coupable.

Cette collusion malsaine, entre les Pouvoir Exécutif et Législatif, n’est rien d’autre, pour les observateurs avisés, qu’une tentative maladroite de détourner l’attention de la population des vrais problèmes auxquels ils font face. Les deux pouvoirs sont depuis le vote de la loi de finances 2017-2018 dans l’œil du cyclone. Ledit budget, prétexte au cause véritable des manifestations des dernières semaines, est loin d’être, contrairement aux déclarations pompeuses et prétentieuses du Président devenu, tout d’un coup, expert en politique budgétaire, un instrument de lutte contre la corruption voire a être le sauveur de la nation en termes de croissance, de création d’emplois et de projet de développement capable de changer les conditions de vie de la population.

Les manifestations entachées d’actes de violence, déclenchées dans le pays depuis le 12 septembre, suite a la promulgation, par le Président de la loi de finances 2017-2018, en dépit du tollé soulevé dans l’opinion publique, par certaines de ses dispositions fiscales et par la mauvaise allocation de ressources, témoignent d’un mécontentement généralisé de la population par rapport aux autorités. Ces dernières, par leurs actions au bord de l’indécence, leur arrogance et incompétence, n’inspirent plus confiance. Pour cause, les promesses du Président, (électrification du pays 24/24 d’ici 24 mois, route de contournement, augmentation de la production agricole, lutte contre la corruption, changement à travers sa caravane) sont ridiculisées et tournées en dérision. Le Parlement déjà décrié pour la cupidité de certains de ses membres est sous la menace constante des manifestants. Les risques d’incendies du bâtiment le logeant sont forts et deviennent de plus en plus inquiétants. La démission du Président est devenue leur chant de ralliement.

Un faux scandale pour donner du travail au Commissaire du Gouvernement

Le décaissement des fonds sollicités, par la firme contractante pour le démarrage des travaux de réhabilitation de l’Aéroport International Toussaint Louverture, a été effectué à la date du 20 avril 2016 a travers une correspondance adressée au Président du Conseil d’Administration de la Banque Nationale de Crédit par le Ministre des Finances Yves Romain Bastien. Cette décision a eu la vertu de révéler deux faits:
Le Grand Corps, en la personne de son Président, toujours a l’affut de scandale, s’est maladroitement embourbé dans un dossier ne relevant pas de sa compétence et s’est de plus laissé tournée en ridicule par des fonctionnaires irrespectueux et irresponsables.

L’actuel Directeur Général de l’AAN, Monsieur Irving Mehu s’est couvert de honte. Il a sciemment menti aux sénateurs au cours de la séance. Il est bien celui qui avait, par correspondance officielle, sollicité du Ministre des Finances, le décaissement de ces fonds. Comment peut-il, aujourd’hui, prétendre ignorer sa signature au bas de la lettre et avoir le toupet de déclarer que le décaissement a été fait à son insu.

Apres les sorties rocambolesques des Sénateurs sur cette question et les tentatives maladroites de Monsieur Mehu de fuir ses responsabilités, c’est au tour du Commissaire du Gouvernement Me Clame Ocnam Dameus de jeter un pavé dans la marre. En effet depuis jeudi circule sur les réseaux sociaux, une correspondance de ce dernier adressée a Monsieur Irving Mehu Directeur Générale de l’AAN.
Il est écrit « Le commissaire du Gouvernement près le TPI de Port-au-Prince vous présente ses compliments et souhaite vous rencontrer en son parquet le mercredi que l’on compte le 18 octobre 2017 a 1h30 pm. Cette rencontre s’inscrit dans le cadre d’une enquête judiciaire ouverte et suivie par le parquet de Port-au-Prince dans l’affaire de décaissement des fonds appartenant a l’AAN a votre insu » fin de citation.

Monsieur Moise, pour mener sa prétendue lutte contre la corruption, a besoin de cibles connus. La majorité sénatoriale, en appui aux velléités du Président, s’est transformée en indicateur de Police, par la création ou l’identification de faux scandales. Le Commissaire du Gouvernement Clame Ocnam Dameus, connu pour son empressement habituel, est venu prêter main forte et croit découvrir un pot aux roses dans ce faux scandale. Sa lettre à Mehu répond à la demande. La montagne aura, comme dans le dossier des responsables des compagnies pétrolières, à accoucher d’une petite souris. Si scandale, il y a ou a eu, les responsables sont facilement identifiables. Il s’agit de tous ceux qui ont signé le contrat, qui ont produit et approuvé la lettre demande de décaissement. Ils sont tous connus et sont, soit à leur poste, soit au Cabinet du Président.

Les autorités actuelles (Exécutif et Législatif) semblent oublier trois choses dans leur empressement à identifier les bouc-émissaires à sacrifier sur l’autel de leur ambition démesurée pour le pouvoir politique :
Les documents disponibles relayés sur les réseaux et relatifs au projet de réhabilitation de l’Aéroport International Toussaint Louverture avilissent aussi bien les Sénateurs que le Directeur Général de l’AAN qui a sciemment menti aux pères conscrits. L’opinion publique doit savoir que la correspondance relative au décaissement des fonds pour le démarrage des travaux adressée au Ministre des Finances Wilson Laleau à la date du 29 janvier 2016 a été signée par Monsieur Irving Mehu en sa qualité de Directeur Général de l’AAN et approuvée par Jacques Rousseau en son statut de Ministre de tutelle de l’AAN.

Le pays est régi par des normes qui fixent les compétences et responsabilités de chaque détenteur d’une parcelle de pouvoir. Le contrôle des actes de gestion ou les sanctions éventuelles en cas de fautes graves commis par un Ministre dans l’exercice de ses fonctions « crime de haute trahison » relèvent du Sénat de la République qui peut s’ériger en Haute cour de justice. Aucun agent public ne peut sortir des limites tracées par la constitution et les lois de la république sans commettre des abus avec ses conséquences pour leurs auteurs.
Le Commissaire du Gouvernement Me Clame Ocnam Dameus, toujours prompt à harceler tous ceux que le Président désigne comme ses ennemis, n’est pas en odeur de sainteté avec la justice. Il est impliqué dans nombres de scandales de corruption pour utilisation à des fins personnelles des éléments retenus dans les perquisitions domiciliaires, comme corps du délit. La subtilisation du corps du délit, a quelque fin que ce soit, ne saurait ne pas entraver le bon déroulement d’un procès.

Jacques E. Philippe
Enseignant, politologue