Elections 2016 : Est-ce la fin de la gauche haitienne? par Claude Carré




Seconde partie du bilan du premier tour des présidentielles de 2016, Elections 2016 : Pertes et Profits!

Port-au-Prince, lundi 5 décembre 2016 (rezonodwes.com).- Fondamentalement, et c’est ce qui ressort de la première partie de cette chronique, la gauche haïtienne qui jouissait, pendant plus de 20 ans (de 1990 jusqu’ aux abords de 2010), d’un réel crédit auprès du peuple haïtien, n’a pas été à même de consolider et de faire fructifier ce capital de sympathie. Au contraire :

– elle n’a pas pu fortifier son idéologie et mettre de l’avant un programme capable de développer le pays, – elle n’a pas non plus pu réduire les inégalités sociales en dépit de son discours pro-peuple – elle a offert un spectacle désolant de luttes intestines et de scission en cascade – s’est corrompue, dans son sein ont germé des opportunistes professionnels qui d’ailleurs sont pratiquement tous devenus des alliés et militants de la droite triomphante.

– Le cas le plus troublant est celui d’Evans Paul (aigri de cette gauche) qui est passé de grand militant anti-macoute, anti-armée répressive à grand défenseur de la droite néo-duvaliériste, Premier-ministre de facto et arrogant des PHTK et qui espère encore reprendre du poils de la bête après la victoire de Jovenel Moise.

– elle a capitulée en fin de compte devant les exigences des puissances internationales. (Aristide lui-même a supplié de frapper le pays d’un embargo économique et est revenu au pouvoir en 1994 à la force des baïonnettes des marines américains. Préval a accepté de signer l’interception des « boat people » haïtiens par la marine américaine dans les eaux internationales, …)
– Jean-Bertand Aristide représente l’un des plus grands fiascos politiques qu’Haïti ait connu. Tout son parcours catastrophique est le reflet de sa vision eschatologique « vétérotestamentaire »; vision funeste partagée par ses partisans et qui surdétermine la pratique de son regroupement politique : « lavalas ». « Je préfère périr avec le peuple plutôt que de réussir sans lui » avait-il dit. Aujourd’hui, il persiste, mais son « sacrifice » n’apporterait pas la rédemption souhaitée, il ne sera pas un martyre et cela entraînerait plutôt la chute de cette gauche dans les bas-fonds de l’Histoire si sa partie encore saine ne se démarque pas clairement de lui et de cette vision apocalyptique.

– le bilan de René Préval, plus nuancé, est en fin de compte négatif. Il est par nature un anarchiste-populiste qui ne croit pas au renforcement des Institutions malgré les tardives velléités de fin de règne. Il a été hué par le peuple à la fin de son second mandat. Aujourd’hui qu’en reste-t-il ? Quels sont les facteurs conjoncturels qui ont précipité la chute de cette gauche ? Quels sont les raisons qui ont aggravé cette chute entre 2015 et 2016 ?

Les chiffres sont là, de 2015 à 2016, Jude Celestin perd 180.000 voix, Moise Jean-Charles 80.000, Maryse Narcisse 10.000 alors que les dernières élections sont tenues sous un régime favorable en premier lieu aux lavalassiens. Pire, beaucoup de candidats se sont désistés en faveur de Jude Celestin et Maryse Narcisse a pu bénéficier cette fois-ci de tout l’appui de JB Aristide qui est parti en campagne avec elle.

Alors il faut se rendre à l’évidence que toutes ces manœuvres ont provoqué des effets contraires à ce que ces candidats espéraient.
– Jude Celestin a un peu paradoxalement projeté, pour plus d’uns, l’image d’un faiblard qui n’a pas eu le courage d’affronter Jovenel Moise au second tour. C’est vrai, il n’a pas assez expliqué sa position sur ce point et en général n’est pas un communicateur. D’ailleurs son « chef de campagne » Anacassis a eu à le lui reprocher publiquement et en plusieurs occasions. Son message est faible et il n’est pas présent. C’est vrai aussi que la commission de vérification a démontré que les élections de 2015 étaient entachées de fraudes et d’irrégularités au point de commander à juste titre leur annulation.

Aujourd’hui, certains des partisans de Jovenel déclarent que les élections de 2015 étaient correctes puisque les résultats de 2016 sont similaires. Pourtant le paradoxe s’explique facilement car même dans la fraude, l’indice de popularité d’un candidat demeure. Aristide et Préval ont gagné leurs élections dans la fraude ce qui n’infirmait pas leur popularité, au contraire.

Dans un climat de corruption et de fraude généralisées, celui qui amasse le plus de voix est le même qui gagnerait lors d’une élection dans de meilleures conditions : premier fraudeur premier gagnant. C’est paradoxal mais c’est la vérité de nos élections. En fait, une annulation des élections risque de renforcer les mêmes tendances.

Appuyé financièrement pendant un temps par un secteur de la bourgeoisie locale Jude Célestin a sans doute été lâché par ce même secteur lors de la dernière ligne droite de la campagne au vu de ses piètres performances, de son absence inquiétante de la scène électorale et de la montée en flèche de son rival. Il a eu la malchance de jouer aux intellectuels et à l’original (ce qu’il ne faut surtout pas ici) et s’est maladroitement embourbé (affaire de médecins en deux ans). De toute façon, toute sa campagne en plus d’avoir été tout à fait traditionnelle souffrait d’un amateurisme militant.

– Moise Jean-Charles le pauvre, il est pauvre comme la pierre, a un déficit de communication certain et joue parfois à la grenouille qui veut se faire aussi grosse que le bœuf. Il s’est entouré de « lieutenants » qui n’ont pas hésité à le lâcher pour rejoindre le gouvernement Privert ou faire cavalier seul. Pourtant son discours et sa lutte anti-corruption, qu’il a jugé bon, malheureusement à mon avis, d’atténuer lors de la campagne électorale était porteur d’un message de dignité, d’indépendance et de justice sociale.

Ce discours a été entendu par le peuple mais il n’a pas voulu y adhérer pour diverses raisons. En fait, ce dernier s’est plutôt laissé berner par les terres promises chargées de lait et de bananes agitées en miroir par son adversaire, son homonyme.

– Quand à Maryse Narcisse non seulement elle fait pâle figure, mais en se faisant accompagnée ou plutôt conduire par le bout du nez par Aristide son mentor, elle est passée tout fait au second plan. Depuis longtemps lavalas ne fait plus que des manifs, lorsque l’organisation a voulu faire des meetings électoraux, elle n’en a pas eu les moyens et les ressources.

C’était pathétique de voir Aristide et sa cliente perchés derrière un pick-up essayer d’haranguer les foules. C’était encore plus dramatique de voir Aristide retourner aux Gonaïves, sur les lieux de son crime qui a précipité sa chute en 2004, chahuté, essuyant des jets de pierre ; et, dans le Nord, tombé dans les pommes lors d’un meeting hué par des partisans de Moise Jean-Charles. C’était terrible d’entendre son appel au déchoukaj si Maryse n’était pas élue président.

En vérité Aristide est devenu le cancer de cette gauche agonisante. A quelques heures de la fermeture des dépôts de contestation au CEP, les représentants des trois candidats vaincus se pressent au tribunal électoral pour une bataille juridique perdue d’avance (à moins d’un concours plus qu’exceptionnel de circonstances qui risquerait de plonger le pays dans un brulant chaos).

Pire, non seulement lavalas lance ses chimères dans les rues à saccager voitures et entreprises, mais encore Pitit Dessalines annonce lui aussi des manifestations de rue pour essayer de renverser, on ne sait comment, les résultats du vote. Il prétend ne pas être un allié de lavalas mais en même temps il serait prêt à accueillir quiconque souhaiterait s’allier avec lui.

C’est la confusion totale, ici on confond stratégie électorale et option révolutionnaire : il y a eu un coup d’état électoral perpétré par les Boulos, Digicel, Apaid et co prétend-on, alors on déterre la hache de guerre on brandit le spectre de la révolution et de la lutte classe contre classe pour, ô paradoxe, exiger le remaniement des résultats afin de forcer un second tour hypothétique qui si il viendrait à se tenir ne verrait qu’une défaite encore plus cuisante des mauvais perdants…

C’est délirant ! Est-ce la fin de gauche haïtienne ? Sujet à débattre encore plus profondément dans notre prochaine chronique. A bientôt…